ruelleKakapetra. En Grec, ça veut dire "mauvaise pierre"; c'est ici que je vis, au-dessus du village, au-dessus de la mer, tout contre la montagne. Mauvaise pierre, à cause des scorpions. Le coin en est truffé, sous les cailloux, sur le chemin, dans les chaussures, ils sont partout. Si l'un d'eux est entré dans la maison, il ne faut surtout pas l'écraser. L'odeur qu'il dégagerait attirerait les autres. Il faut le pousser avec un balai, un bout de carton, ce qu'on a sous la main. Et dormir en sachant qu'il est là. Mais tant qu'on n'en n'a pas trouvé, on n'y pense pas. Je n'ai jamais vu de scorpions dans ma maison, en tout cas pas dans celle-ci. Avant, j'habitais Delphini, au-dessus de la baie, et j'en trouvais parfois dans la cuisine; mais à kakapetra, je n'ai trouvé que des scolopendres sous les tableaux, enroulés autour du clou, gros comme mon petit doigt et longs comme un poignet. Des jumping johnnie's aussi, ces araignées larges qui sautent par dessus le mur. Et Kitta, le chien jaune, qui sourit comme un Japonais quand il fait des bêtises. J'habite toute seule dans cette vieille maison tout contre la montagne. Pour aller jusqu'à elle, il faut laisser le scooter à la chapelle, prendre l'ancien lit de la rivière et monter une demi-heure environ. C'est un chemin agréable, il monte à travers les pierres chaudes et les herbes et continue longtemps dans le calme et les grillons du soir. La maison ne ferme pas, elle n'a pas de porte. Juste une moustiquaire montée sur un chassis qu'on ferme avec un clou tordu. Il y a un petit vestibule pour les jours chauds, une cuisine avec un plan de travail et un évier en pierre, un salon comme une grotte pour l'hiver et une petite chambre fraîche. La douche est au fond du jardin, avec un ballon d'eau chaude de 40 litres. Quand on veut se faire un shampoing en hiver, il faut commencer dans la cuisine. Faire bouillir de l'eau, se savonner, se laver les cheveux dans l'évier, et courir au fond du jardin à travers le vent glacé pour se rincer. On s'y fait très bien, on se fait à tout quand on a le paysage. Je me lève le matin à 7.00, je monte prendre mon café sur le toit. C'est un toit plat et chaulé, une vigie de campagne; derrière moi, la montagne est rose et droit devant, il y a la mer et les "portes", deux énomes rochers qui jaillissent de l'Egée et qui gardent l'aube. Certains matins, on ne distingue pas l'horizon tant la lumière est douce, la mer et le ciel sont confondus et les portes suspendues dans le bleu, j'ai l'impression d'habiter un tableau. De temps en temps, le soir, Dimitri vient me voir et nous mangeons des dolmates en buvant du vin blanc, et nous regardons le lent mouvement des ferries tout illuminés dans la baie. Nous parlons de lui, de moi, il parle de Nathalie, son amie Française repartie jusqu'à l'été prochain, je lui parle de Vangelis, qui ne reviendra pas d'Athènes avant le mois d'Avril. Il est parti en Octobre. Dimitri est le facteur de l'île, et l'ami de Vangelis. Il me surveille gentiment, veille à ce que tout aille bien. Tout va très bien. J'ai la maison, la vue, mon amie Carine et mon amie Barbara, un scooter jaune, le chien Kitta, et je travaille au Remezzo. Je suis sur l'île depuis 2 ans, je ne suis pas tout à fait certaine d'être heureuse, mais je sais que je suis où j'ai choisi d'être.

A ma place.