l_eauL'eau. L'eau est ce qu'il y a de plus important ici, dans ce pays entouré de mer. Autour de la maison, avant de partir, Vangelis a semé partout de gros bidons bleus pour la recueillir les rares jours de pluie. Lorsqu'ils sont plein, j'en garde un pour le "jardin", un nom un peu pompeux qui désigne un petit carré d'herbe devant la terrasse en ardoise, et je vide les autres dans la vieille citerne en ciment. En été, il nous arrive parfois d'être rationnés. Un peu le matin, un peu le soir, et si je rate l'heure de la douche, mon corps reste salé jusqu'au lendemain. La peau de l'île est sèche et jaune à l'automne, elle a soif et se recroqueville sous les chardons et les genêts, elle se met à l'ombre sous les oliviers, emmêlée aux criquets, aux insectes craquants et aux ronces. C'est une peau dure et rouge, poussiéreuse, aveuglante. Du haut de mon toit, je regarde la petite chapelle en contrebas et je vois son dôme d'un bleu écaillé dessiner dans le ciel des lignes flottantes, des lignes mouvantes effilochées dans la chaleur. Il est à peu près 19.00, l'heure la plus douce, l'heure où la lumière ne heurte plus les yeux. Le jour baille, le crépuscule arrive.

C'est presque un rituel, il en faut pour définir une vie mesurée à l'aulne d'une île. A cet instant, je suis toujours dehors, sous l'auvent de bambous, et je m'arrête sur le soleil en train de descendre lentement entre les portes. La nuit tombe beaucoup plus tôt qu'en France, beaucoup plus vite, comme pressée d'étendre un peu de fraicheur et d'ombre sur tout cet éclat. A l'intérieur des grosses tiges de bambou, même les bourdons noirs se sont apaisés; il n'y a plus un bruit, à peine quelques grillons, je vois l'Egée scintiller comme du mercure sous les derniers rayons, de petits fragments de miel vifs, ballottés sur un bleu de cobalt lent. Jusque sur l'horizon.

A l'infini en fait.

Le soleil a laissé trainer de longues brumes oranges au fond du ciel; après ce dernier cabotinage, la vie peut reprendre. Comme presque chaque soir, je vais descendre à Delphini pour nager avec Carine. Je passe toujours par la Chora, le village, avant d'aller à la plage.

J'aime le parfum brutal et entêtant du jasmin glissé dans les ruelles, les odeurs de pita tiède et le joyeux réveil du front de mer; j'aime passer devant le Remezzo et faire un signe à Michalis, j'aime remonter le chemin du moulin avant d'emprunter le périfériakos, la route de Delphini.

Et j'aime plus que tout nager. Ici, l'eau est si facile qu'on dirait des bras, il suffit de se laisser prendre et porter par l'écume. Elle est juste assez tiède pour ne pas vous brusquer et juste assez fraîche pour vous préparer à plus tard.

La nuit voit loin, en Grece.

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