samedi 29 juillet
Tu PouSsEs Le BouChOn, MauRiCe! (peut mieux faire, je sais)
Trois heures et demi, c'est long; bon, tout dépend de ce qu'on fait pendant ce laps de temps, c'est vrai. Si c'est une partie papouilles avec george Clooney (ou tout autre membre du sexe opposé SAUF David Pujadas et Graisseux), c'est plutôt frétillant, mais si c'est pour écouter un vieux Celte épileptique jouer "maggie O'Reilly" sur une cornemuse pourrie, c'est TRES long. Et être coincée dans un bouchon par 492 degrés, c'est ENCORE plus long (sauf s'il s'agit d'un bouchon de Château Petrus 1957), surtout si vous n'avez que le CD d'un vieux Celte qui joue "Maggie O'Reilly" sur une cornemuse pourrie. J'ai fait cette cruelle expérience hier. Je revenais de chez les guignols Lyonnais (je raye guignols même s'il s'agit d'un fait culturel, on ne sait jamais, je vous rappelle que je viens de perdre mon job à cause d'un blog alors merci bien, je n'ai pas envie de devoir me justifier place Bellecourt juste avant l'exécution sommaire par lapidation à la figue molle). J'avais été faire quelques emplettes (un saucisson, le bâton de gnafron, une paire de chaussures à semelles en clous rouillés, une porte-avion et une baleine-à-bosse) et je revenais, benoite et contente, quand soudain j'ai buté sur un truc statique, grognon et puant (ça me rappelle quelqu'un que j'ai bien connu): un bouchon. J'avais oublié que ce jour là commençait la longue transhumance d'une espèce très controversée: le Touriste (j'avais par la même occasion oublié que j'habitais une région très fréquentée par cette espèce étrange; veuillez m'excuser, je n'ai pas toute ma tête en ce moment, c'est une question de fission lente). Donc je bute, bong, dans un pare-choc qui s'était rapproché à la vitesse du son. Arrêt total, synchronisons nos montres, il est 22.15h et la température avoisine celle du magma central. Je n'ai pas la climatisation, ça pue et ça gueule à droite et à gauche, tout le monde se cure le nez, mange un sandwich, papotte réchauffement de la planète, giffle des gosses, se coiffe dans le rétroviseur ou s'endort au volant avec un petit filet de bave aux commissures. D'un point de vue sociologique, c'est très intéressant un bouchon. Personne n'en mène large par 1000 degrés (le vent est tombé, la chaleur augmente de façon inquiétante), même George Clooney doit avoir le pelage d'un rat mouillé en de telles circonstances. Moi je m'en fiche, j'ai emmené avec moi un petit ouvrage d'Aubusson que j'exécute dans le plus pur style de l'époque (il me faut 5 heures pour tisser 10 mm carré), et un accessoire délicieux trouvé dans Pif Gadget: les lunettes de Harry Potter avec ventilateur intégré (et j'ai un saucisson bien gras sur le siège du mort. Non, il ne s'agit pas de mon amant; mais ça me rappelle AUSSI quelqu'un que j'ai bien connu). Et puis, je suis d'une nature patiente (on utilise aussi ce mot pour dire "un peu lente", merci de me le rappeler). ça a duré 3h30; je suis arrivée chez moi aussi fraîche qu'un brugnon qui aurait passé un mois dans le sac d'Alan Quatermann, déshydratée, sourde et à moitié asphyxiée; j'avais aussi les cheveux gras, une expérience intéressante.
CECI S'ADRESSE AUX GROS NAZES CHARMANTS MIGRATEURS QUI VIENNENT SE FAIRE PLUMER ADMIRER NOS TERRASSES DE CAFE EN PLASTIQUE MAGNIFIQUES MONTAGNES:
Echelonnez vos départs. Vous allez arriver de très mauvaise humeur à cause des bouchons et vous allez découvrir que la chambre d'hôtel que vous avez louée 572 euros la nuit a été attribuée à quelqu'un d'autre parce que vous aviez du retard (ne regrettez rien, les toilettes étaient bouchées et le veilleur de nuit alcoolique). Ne vous inquiétez pas, il y aura de la fondue pour tout le monde (d'autant que par ses chaleurs, vous n'avez même pas besoin d'un caquelon. Il suffit de poser sur une table en zinc un morceau de beaufort, un morceau de comté et un morceau d'émental, avec un chouia de noix de muscade et une goutte de kirsh. Une fois le fromage en ébullition, touillez avec une paille et aspirez. C'est tout.). Et bienvenue aloha.
jeudi 27 juillet
LaRevOluTioN des CraBeS
Particulièrement savoureuX; et Délicieusement de CirconstancE...
Crabes final
mardi 25 juillet
TomTom de Savoie
Aujourd'hui, je suis allée faire une journée hamac au bord du lac (c'est super chouette un hamac. Si vous vous asseyez en tailleur dedans, vous faites un roulé-boulé sur l'arrière et vous vous fracassez le crâne sur la table de jardin en envoyant valdinguer dans l'herbe tous les petits zakouskis qui trainent). J'aurais voulu commencer ce post par des onomatopées, des points d'exclamations et des wizzzzzzzzzzz qui vous auraient assurés qu'il était plus pétillant que "Superman returns"; mais moi je suis plutôt crescendo dans l'action, genre cinéma de Bergman ou de Rivette, j'aime bien ménager mes effets.
Bref, pour aller à cette journée, on m'a prêté une voiture pourvue du gadget le plus hilarant des équipements voiture (bon, celles qui ne sont pas passées entre les mains de "Q" et qui ne vont pas atterrir dans celles de James Bond; parce que la plaque- minéralogique -lance- missiles- qui- pivote, je la veux): un GPS TOMTOM. C'est super. J'ai fait exprès de me tromper de route, pour voir si TomTom était vigilant. Croyez le si vous voulez: TomTom vous engueule si vous ne suivez pas à la lettre ses indications. Enfin, il ne vous traite pas de truffe molle et il n'y a pas un gant de boxe qui sort d'un repli du tableau de bord, mais il vous dit de reculer d'une voix dont on suppute qu'elle va vous coller un gifflon si vous n'obéissez pas dans la seconde. A creuser pour les VRP qui font de longs voyages solitaires: Le GPS qui non seulement vous engueule comme un patier, mais vous suggère aussi un petit café au bout de 2 heures, une halte dans un relai-routier qui organise un concours de pétanque, et vous fait la conversation en vous donnant au passage 2 ou 3 indications météo (et diffuse accessoirement des huiles essentielles dans l'habitacle). J'ai donc dit okok à TomTom et j'ai obtempéré. Et puis j'ai essayé le mode Japonais (car oui, à l'instar de Z6PEO, TomTom maitrise 3 milliards de formes de communication, dont le Zloûûûût ancien et le parfait-du-subjonctif). Affolant comme on se fait engeuler quand TomTom est en mode Nippon, c'est comme dans "stupeur et tremblements" (en plus angoissant parce que là, c'est VOUS qui êtes à la place d'Amélie Nothomb). J'ai regardé TomTom d'un drôle d'air, il m'a semblé lui trouver une vague ressemblance avec Hiro-Hito.
C'est fou, non? Imaginez un peu; vous achetez à prix d'or un gadget pas franchement utile, parce que quand même, il existe des solutions alternatives assez simples qui s'appellent Michelin, Mappy, boussole et compas (sextant aussi d'ailleurs), et vous vous retrouvez avec un truc qui vous engueule, tout juste s'il ne vous traite pas de pauvre larve (encore que je ne sois certaine de rien quant à la version Nippone; si ça se trouve, c'est salé coquet et vous n'en savez rien), tout ça parce que vous avez confondu droite et gauche. En ce qui me concerne, si un objet en plastique noir même pas beau qui m'a coûté l'équivalent de la dette du quart-monde se permet en plus de m'enguirlander parce que j'ai fait un arrêt-pipi sur une route départementale, je l'applatis dans la seconde et envoie ses restes en orbite (je vous avais bien dit que ce post aurait un petit côté "superman returns"). Cela dit, je roule à vélo, et personne n'a encore songé à inventer la selle GPS qui vous masse les fesses.
A creuser aussi.
lundi 24 juillet
Dessine moi un houblon
Nous en sommes tous au même stade (sauf peut-être ceux d'entre nous qui ont choisi de se replier au fin fond du congélateur. C'est exigûe mais frais, et tout-à-fait charmant lorsqu'on accroche de petits rideaux de cretonne sur la porte), c'est à dire que nous éxécutons tous au crépuscule la très fameuse danse de la pluie brevetée ours velu, et que nous nous rendons tous compte qu'à 200 euros la méthode qui foire, on ferait mieux de reconvertir tout ça en rosé frais et en bière. Dont acte.
Comme en ce moment, je bénéficie d'un capital-temps presque absolu, c'est à moi qu'il incombe de préparer les terrasses, les marronniers, l'endroit idéal pour une soirée d'apprentis Chamans (normalement, on fait ça au peyotl ou au hashish, mais nous sommes nés sous des latitudes plus tournées vers le raisin et le houblon, et à des époques où il était de bon ton de ne pas afficher un pétard puant. Le cône, ça se consomme avec une tunique en batik et un sac-à-franges, nous avons passé l'âge). Donc ce soir, je me dirige vers l'Endroit Absolu, le Bock, un petit bar de quartier situé à l'extérieur des touristes, venus en masse cette année se noyer dans le lac et récolter des puces de canard (je pressens d'ailleurs une très prochaine mutation grippe aviaire-puces de canard qui va vous déclencher des bubons qui éternuent, ça va faire chicos sur les photos de vacances). Seule ombre au tableau, le Bock est à 3 km de chez moi (autant dire sur l'axe Paris-Lhassa) et je suis à pieds (mini vendue+vélo crevé+pied pourri=allons y sur les mains ça ira plus vite). Bon. C'est comme un treck en Somalie, l'exotisme en moins. MAIS, lorsque tu fais un treck en Somalie, tu sais que si tu arrives au bout avec tous tes organes, tu pourras te faire péter l'estomac avec de l'eau croupie. Et le Bock, lui, est fermé. Pilotage automatique, je règle mon compas sur l'oued le plus proche, qui n'est malgré tout pas le palmier d'à côté. Entre 2 litres de sueur et un borgborygme imprécis et totalement dénué de féminité, je préviens les petits potes du repli sur l'Edelweiss, situé 472 km plus au Sud. J'ai les pieds comme les pneus d'une formule 1, la vitesse en moins. FERME LUI AUSSI. A ce stade, je prends ma retraite à Bandol et je bosse au noir comme bactérie dans un fût de rosé. Repli sur le Saint-Charles. Je vous laisse deviner.
Voilà donc une petite anecdote fort instructive: Par 717 degré Celsius, toutes les oasis sympathiques baissent le rideau de fer et laissent les habitants des petits quartiers pâles, exsangues et déshydratés tandis qu'au coeur de la ville, ça pète bombance et l'hydromel coule à flots 9 jours sur 7. Repli sur mon frigo, je déplore la mort lente du petit quartier. A 10 dans le congélateur, on a intérêt à s'aimer très fort.
samedi 22 juillet
VenI VidI DaVincI
Bonjour. Je me présente: Melle Bille, critique de bousins cinématographiques. Non, sans rire, ça fait 2 en 15 jours, et des longs, il va falloir que je songe à me reconvertir rapidement (j'envisage d'ailleurs d'écrire un post sur le dernier spot publicitaire de Nespresso). Pourquoi, me direz-vous? Pourquoi s'auto-flageller la rétine quand on sait très bien que Ron Howard ne fut jamais aussi bon qu'en adolescent cucul dans "happy days"? Parce que j'avais promis. Voilà. Une promesse est une promesse, si naze soit-elle, je suis un coeur pur et une âme noble, alors cochon qui s'en dédie "crotouille tu n'as donc pas oublié? bon bon ok je suis en bas dans un quart d'heure tu es certain de ne pas vouloir aller voir le dernier Almodovar bon d'accord ok et le dernier Moretti non plus? bon bon ok d'accord ok oui je sais j'ai promis on fait tous des bourdins dans la vie mais bon j'assume okokok".
LA EST LA LA DESCENDANTE DEgros crottin mou (le film, pas sean Connery), parce que ce long-métrage est très très paranoïaque, et j'ai maintenant peur qu'un membre de l'opus dei ne soit dissimulé à l'intérieur de mon clavier et ne m'envoie cramer dans les flammes du malin. En plus, c'est un film dont on a l'impression qu'il ne va JAMAIS se terminer, et que nous allons tous rester à jamais coincés dans un fauteuil de cinéma, sans pop-corn et sans miko, à regarder Tom Hanks, son triple-menton et Jean Reno (que je soupçonne d'avoir écouté l'intégrale de Leonard Cohen avant de tourner tellement il a l'air au bord du colapsus) se courir après dans les endroits les plus exotiques de la planète (une église, un cimetière, un charnier, un crassier, des mines de sel, un tonneau, une benne à ordures, une fiole de poison, un dé à coudre...etc etc). Des qu'on le prend au second degré, le film devient assez distrayant, on peut l'imaginer sponsorisé par Marvel. En effet, on reconnait, dans le rôle du méchant ecclésiaste (un cardinal ou un archevêque, je ne sais pas trop, je suis peu au fait de la hiérarchie épiscopale), le docteur Octopus de Spiderman2, et le Magnéto des XMen1 et 2 en professeur fou terriblement érudit. Pour un peu, on verrait bien DarkVador sortir de derrière une colonne, se planter devant Aurélie Tautou et lui sussurer:"krrr krrrr, je suis ton père, Aurélie". SAUF QUE AMELIE, AUDREY, AURELIE TAUTOU EST
C'est dommage de devoir se tapper un voisin qui ronfle pendant 2.30h pour en arriver là. D'autant que j'avais oublié mon petit gâteau au chocolat dans le four avant de partir, et que maintenant, il est tout sec et ressemble à une hostie au nutella.
Je me demande si c'est tendance à l'opus dei, les hosties au nutella.
vendredi 21 juillet
CaniCuLe (comment veux tu comment veux tu...etc)
Cette chaleur est invraisemblable; j'avais prévu, pour l'inauguration, de faire un petit baroud d'honneur spécial pour vous tous, avec pom-pom girls pour les sirs et dum-dum boys pour les ladies, mais voilà. Il fait tellement chaud que si je pose un Tartare sur le trottoire ( avec tous ses accessoires de Tartare, c'est-à-dire le coupe-choux, le cheval, les dents jaunes et le regard cruel), il se transforme en steack. Dans ces cas là, mon cerveau prend l'épaisseur d'un proton, tout réduit dans le vide immense de ma boîte crânienne; ça me rappelle une vie antérieure, lorsque j'étais merguez dans le couscoussier d'Ali Ibn' Clooney (il faut dire que mon studio n'est guère plus grand qu'un couscoussier, j'ai choisi dans cette vie là une transition light). Je vous explique comment je vois les choses, aidée dans mon raisonnement par le spectre d'Aroun Tazieff qui n'en n'est plus à une éruption près (sauf peut-être une éruption de boutons mais le bougre a largement dépassé la puberté.); nous allons laisser passer ce week-end, vu qu'on n'a que ça à faire en attendant le jugement dernier, les foudres du ciel, les boules de feu incandescentes et les trompettes de la mort par combustion. Si nous sommes toujours en vie passé ce délai somme toute très raisonnable compte tenu des dangers, nous nous retrouverons avec Grand Volontiers (je rappelle aux cancres que cette expression a vu le jour en l'an mille à la cour du roi Franc Bohrodon le Velu, fils du cruel Prâ de Carmélide et sa royale épouse Sutulfe Des Gonesses), SAUF ceux qui auront eu l'idée stupide d'aller piquer une tête dans le lac alors que toute l'eau s'est évaporée. En ce qui me concerne, j'ai une longueur d'avance sur vous. Mon pied ayant perdu toute sensibilité, je peux marcher sur des charbons ardents en sifflottant une ritournelle. A cloche-pied s'entend. Pirouli piroula, donc.
mardi 18 juillet
AtheneS
Une fois dans l'hiver, pour Noel, je vais à Athènes. J'aime cette ville, je m'y sens bien. C'est une pieuvre, une ruche à flot, la frontière impalpable entre l'orient et l'occident. Vangelis m'attend sur le quai avec sa vespa rouge; son visage s'éclaire et ses yeux gourmands se plissent lorsqu'il me voit descendre du pont. Mon ventre chauffé à blanc. Il rit en me caressant la joue, il rit tout le temps. "elà; pame tora, pascalitsamou" (allez, allons-y, ma petite coccinelle). J'aime sa pudeur. Nous n'avons jamais le temps de prendre le temps de nous retrouver, la famille nous attend à Kessariani. C'est une famille issue de la diaspora Turque; lorsqu'ils sont rentrés en Grèce, tous leurs papiers ont été brûlés. Du coup, yaya, la grand-mère, ne sait pas quel âge elle a exactement. Kessariani est un village en plein chaos citadin, là vivent tous les Grecs issus de la diaspora, autour du fameux mur contre lequel ont été exécutés les innocents. Dans ce quartier, les anciens jouent au Tavli sur le trottoire, les marchands de koulouria parlent fort, la marmaille court dans des rues sans voitures, certaines d'entre elles ont encore des puits creusés dans la chaussée. Les ouvriers ont étalé le bitume autour. La famille de Vangelis est un joyeux patchwork de femmes coloriées, elle m'accueille toujours avec des cris, des bruits de gamelle, des rires comme des colliers de grosses perles. Quel que soit le jour où j'arrive, elle a préparé un Dimanche.
Nous montons les marches qui mènent à l'appartement et j'entends des pas précipités, la porte s'ouvre sur un bourdonnement d'huile d'olive, de miel, de sucre et d'exclamations impatientes. Sur le pas de la porte, penchée en avant, comme en équilibre sur un balcon trop étroit, mama m'ouvre ses bras; de chaque côté de ses épaules, la tête de zia, la tante, et de Fanny, la soeur. Au fond de la pièce, dans son fauteuil, yaya sourit à l'aveuglette. Mama me serre contre sa robe fleurie qui lui fait un corps de printemps, elle est heureuse que je sois venue pour Christougenna, pour son fils. Vangelis est l'homme de la maison, et en Grèce traditionnelle, on n'imagine pas un foyer sans homme, on n'imagine pas un ancien dans une maison de retraite, on n'imagine pas une soeur célibataire sans son frère. C'est ce qui finira par nous séparer, mais cette vie pèle-mèle ne m'a jamais choquée, ce gynécée étourdissant ne m'a jamais fatiguée. Je me suis laissée entrainer dans ce tourbillon bruyant car vangelis peut m'entrainer partout, il a cette faculté légère de m'ouvrir toutes les portes. Il est bien plus jeune que moi et pourtant, il est mon minotaure qui connait tous les chemins du labyrinthe.
Tout le monde est endormi. Dans mon demi-sommeil paisible, je le sens remonter doucement le drap sur mon épaule. Il est attentif quand il me croit loin; mais je ne suis jamais bien loin de Vangelis. Je suis chez moi.
KittA le ChienJaunE
En Grec, "kitta" veut dire "regarde". C'est le nom du chien jaune, il m'a été confié par Martiens, qui ne peut vivre l'hiver dans l'île à cause de sa maladie. Il y fait trop froid et trop humide, ça le tuerait trop vite; et Martiens veut profiter des couleurs avant de s'en aller. Il part donc passer les 4 mois les plus difficiles en Hollande, et laisse derrière lui et devant moi le chien Kitta. Kitta est une patate montée sur quatre bretzels, un animal difforme, haut sur pattes, avec une mâchoire de la taille d'une faux; un animal sans élégance. Il me fend le coeur, tendre comme un fruit sous sa pelisse terne et large, il a peur de tout; de l'eau qui coule, des papillons, des chemises qui sèchent au soleil et des portes qui grincent. Il fait ami-ami lentement avec tout ce qui bouge, je l'ai surpris un jour allongé entre deux vaches, les pattes de devant croisées comme celles de la Joconde, la tête négligemment tournée vers la plus proche. Je suis certaine qu'il lui parlait. Lorsque je pars travailler, Kitta se venge. Il pourrait vaquer à ses occupations, libre et sans attaches, mais sa principale occupation pendant mes absences consiste à trainer les poubelles dans le jardin et dévorer mes chaussures, quitte à m'attendre le soir en haut du chemin, parfaitement conscient de son indélicatesse. Il sait très bien ce qu'il fait; il rampe sur 100 mètres avant de se prosterner à mes pieds, affichant sous la truffe un sourire Nippon de circonstance. Lorsqu'il fait ça, je SAIS que le jardin ressemble à une décharge où trainent ça et là quelques petits bouts de semelles. Mais à cette heure ci, je suis trop lasse pour engueuler Kitta, et puis je sais que ça ne sert à rien. Demain, il recommencera.
Kitta a pris en douceur ce qu'il a perdu en esthétique; il est vilain, ce n'est qu'un coeur. Lorsque je suis fatiguée, triste, malade, il me gratte le pied du bout de la patte et pose sa tête contre mon genou, il me regarde et soupire comme si c'était à lui qu'on faisait du mal. Il dort dans une corbeille déchiquetée trop petite pour lui, son gros museau dépasse ça et là entre les morceaux de paille et, du fond du panier, il observe mon humeur et les battements de mes yeux. Parfois, lorsqu'il sent la journée trop longue, il m'accompagne discrètement jusqu'au Remezzo. Il sait très bien qu'il n'en n'a pas le droit, il passe par Dieu sait où et je le retrouve caché derrière la grosse poubelle bleue du bar, l'air de rien, perdu dans la contemplation des pavés. Il est certain que s'il ne me regarde pas, je ne le verrai pas.
les lois de cause à effet chez les chiens jaunes sont étranges.
KaloTaxidI
Des bateaux qui passent dans la nuit. amenez moi cet horizon; j'arriverai par la mer, je prendrai le grand ferry blanc, celui qui ronronne en attendant l'écume. J'ai encore mon billet de passage, 3 morceaux de papier agraphés des lignes Agapitos. Je voyage sur le Posidonis Express. 4700 drachmes, c'est peu cher payé pour laisser Poseidon me porter. A cette époque de l'année, au mois de Fevrier, nous sommes peu nombreux sur le pont. La mer n'est pas encore douce, il fait froid, il pleut une eau lourde et glacée et le vent éparpille les embruns contre la joue. Je n'ai pas prévu l'hiver et je me recroqueville dans mon siège, balottée à peine sortie du port. Je suis bel et bien dans le présent, je dévore ma tiropita avec un rien d'angoisse, les vagues sont hautes et l'eau est noire. Autour de moi, c'est la pantomine habituelle, les enfants qui courent, les familles partageant un gros pain, étalées à même le sol sur des couvertures; mais cette fois ci, la pantomine est exclusivement Grecque. Pas de touristes ivres profitant des ces 8 heures pour boire de la bière, pas de touristes à moitié nus sur le pont, pas de touristes sans retenue à force de se sentir trop libres. C'est l'hiver, le bateau est accroché aux vents et à la mer, nous buvons du thé chaud et les haleines laissent une trainée brumeuse sur les hublots.
J'aime l'atmosphère des ferries. Toutes ces années de Grèce ne m'ont jamais convaincue de prendre un de ces flying dolphins 2 fois plus rapides; on ne peut pas sortir sur le pont, l'habitacle est petit, on n'a pas le temps de se faire au voyage. Il n'y a pas d'espace, pas d'aventure, on est coupé de la mer. Et puis, dans les flying dolphins, il n'y a pas de yaya ventrues assises sur des couvertures à carreaux, distribuant des gâteaux et des olives. Un ferry, c'est toujours une aventure, avec ses 3 étages et ses bancs de bois vert écaillé poussés entre les cordages, son ronronnement de gros chat métallique, ses marchands de koulourakia et ses mauvais films en noir et blanc. On se sent vite sale et collant dans l'atmosphère poisseuse des coursives, ensommeillé et mal bercé par la houle, mais il y a des sourires, du bruit, des mouvements furtifs pour remettre en place une couverture, des baillements,il y a une vie entourée de mer. Elle est immense dans le crépuscule qui arrive, la mer. Elle se découvre lentement dans la lumière, grise et verte sous le plomb du ciel, elle respire, il faut s'accorder à ses mouvements; Sinon, le coeur et le ventre se soulèvent. J'achète un paquet de biscuits Papadopoulos et je monte les croquer sur le pont, tout en haut, pour voir le plus loin possible. Le vent me fouette et me fouille les cheveux, les mains, la poitrine. Je regarde en arrière, le continent a disparu depuis longtemps, happé par la nuit et le sillage d'écume du Posidonis Express.
Bon voyage. Kalo Taxidi.
Horis ZacharI
En hiver, je travaille au Remmezzo. C'est un petit café légèrement en retrait sur le front de mer, un des seuls à rester ouvert toute l'année. J'ouvre chaque matin à 8.00, 8.30, Michalis n'est pas très à cheval sur les horaires. L'essentiel est que tout soit prêt lorsqu'il arrive, bougon, mal rasé, encore tout ruisselant de sommeil; le petit réchau allumé pour le café Grec et le chauffage en route. Il faut faire attention à la chaleur, les hivers sont courts mais très humides, le froid salé pénètre les os et colle les poumons; et le Remezzo doit être douillet pour accueillir Stelios, Bapous, Yorgo, Dimitri et les autres. Dans cette île, quand on ne travaille pas, on va au café boire un petit metrio (vite suivi d'une metaxa, sorte de cognac façon Héllène qui rend le foie fou de chagrin), parler des heures et jouer au tavli. Quand on est un homme s'entend. J'ai rarement vu des femmes Grecques pousser la porte du Remezzo. Barbara, Carine, Eideen ou Liz (Liz rachètera plus tard le Remezzo et en fera une espèce de bar pour touristes de très mauvais goût, avec des tables en plastique et des cocktails- c'est triste un petit bout de son passé qui s'époussière dans le rendement kitsch) viennent souvent me voir, et nous restons des heures à regarder la pluie s'écraser sur les vitres et faire des rigoles, à contempler la hauteur des vagues qui s'écrasent jusque sur la terrasse. Quand je suis seule au bar, sans mes amies, je m'assieds avec Stelios, Bapous ou Kiriakos, et je vois du coin de l'oeil la voiture de Dimitri le facteur passer lentement devant les baies vitrées. L'histoire de tous ces hommes est une mélopée lente, une espèce de chanson de geste à l'échelle insulaire. Ils me la racontent en détails évasifs, avec des mots choisis pour ne pas heurter mon Grec un peu penché; ils m'apprécient. Stelios surtout.
Stelios le marin,dont les yeux si profonds avalent tout alentour, et dont la voix si grave me berce comme la mer. Comme Bapous, il danse le Rembetiko, la danse de l'homme ivre. Ivre du présent, ivre de la vie.
Tout le monde a une histoire, et la leur est épaisse, ils me la font déguster par petits morceaux et me donnent des indices, en buvant à petite lappes leur helleniko metrio, gliko ou sketo. Ils ne sont pas poètes, mais à mes yeux, ils sont la poésie.
Horis zachari. Sans sucre.



