On m'a confié un appareil photo d'une complexité incroyable.

Je crois qu'avec le prix du boitier, je pourrais m'offrir une élégante jaguar bodybilleamphibie turbo-propulsée, avec sièges cuir et tableau de bord ronce de noyer, un melon (ou une courge, ou une banane) en diamant de taille respectable, une nouvelle vie dans les colonies de l'espace, une coupe de cheveux chez John Frieda, le coiffeur des stars de Beverly hills, et une clef USB potable, qui cuisine du risoto au safran. Il est même probable qu'avec la menue monnaie, je puisse tous vous inviter à une raclette géante sur le plateau des Glières à Waikiki, cet Eden si doux où des indigènes batifolent, nus, innocents, et vous offrent des Bounty au goût de paradis. Avec Roussette de Seyssel à volonté, et poire au dessert. Et des girls en costume folklorique au café. Je n'ose imaginer ce que je pourais m'offrir avec l'objectif, la somme dépasse mon entendement, et me plonge dans un coma dépassé dès que je l'évoque. Lorsqu'on me confie ce genre de produit, je deviens gauche et gourdasse; alors que je suis normalement un prodige de dextérité, les chirurgiens font appel à moi pour recoudre les plaies les plus délicates. Celles des foies, des fois (pardon). A l'origine, j'ai sincèrement pensé que c'était une marque de confiance de la part de la rédaction. J'ai remercié en m'inclinant très bas.

Mais j'ai vite réalisé qu'il s'agissait d'un piège grossier, destiné à accélérer ma chute.

Oh que c'est vil.

youngfrankComment? mettriez-vous mon analyse en doute? Vous voulez crapahuter dans des ruines glissantes, et probablement hantées, avec 4kilos d'or greffés sur le nombril? Croyez-moi, le jour où ça vous arrivera, vous ferez beaucoup moins les malins. Personnellement, je préfèrerais qu'on m'ait confié un nourrisson (en cas de chute, vous pouvez justifier d'un gigottement inopiné).

Mon hôte était ravi de me faire visiter sa gigantesque ruine romantique, perchée à hauteur du Machu-Picchu; surtout lorsqu'il m'a fait découvrir les oubliettes, situées à un point indéfini quelque part au centre de la terre, après 3 heures de marche humide et désagréable. J'ai décroché un sourire assez faiblard  quand il a dit: "les oubliettes servaient aussi de garde-manger"( Maintenant que j'y pense, j'aurais dû lui faire une horrible grimace, au lieu de ce rictus idiot et particulièrement peu naturel. Je ne risquais rien, les démons du château avaient emballé laSans_titre lumière dans du chaterton). Je crois pouvoir jurer qu'à cet instant, il fit un clin d'oeil bonhomme. "Ahah" me suis-je esclaffée sans conviction, les griffes repliées sur l'objectif de l'appareil photo.

Devinez quoi? Cette forteresse Savoyarde possède le plus long boyau souterrain de la région. Il n'est pas éclairé, on le parcourt à la lueur d'un ver luisant d'une lampe-torche. Il a mille ans, il est long de trois cents mètres. Personne n'y va jamais, sauf son propriétaire, qui vérifie de temps à autres la solidité des anneaux auxquels il a fixé les membres de ses rares visiteurs. On se demande bien pourquoi d'ailleurs, l'endroit serait presque primesautier, avec quelques petits coussins ça et là.

Mais c'est interdit.

A cause des trolls.

Le boyau s'enfonce. De temps à autres, une dépression très glissante vous surprend; et vous êtes dans l'incapacité de récupérer votre assiette en faisant balancier avec vos bras (greffés, je vous le rappelle, sur l'objectif le plus cher du monde, mais qui ne vous sert pas à grand chose dans les entrailles de la terre. C'est bien malin). Votre hôte est loin de se douter que vous passez par toutes les configurations possibles (en tout cas dans le monde de la matière), afin de ne pas vous rétamer contre les pierres ancestrales. Il continue de vous narrer par le menu toutes les horribles histoires du lieu, parfaitement inconscient du fait qu'un autre drame terrible se joue dans son dos. A l'arrière, les ministrysillywalksmains rivées sur son appareil photo à 17 milliard de pétro-dollars, une espèce de mille-pattes à forme humaine danse en silence une formidable carmagnole .

Loin au dessus de votre tête, il neige. Vous ne voyez rien, vous réalisez parfaitement dans quelle situation se trouve Stevie Wonder lorsqu'il fait ses courses, mais vous pouvez sentir une haleine glaciale se glisser jusque dans votre nuque.

Et vos deux rotules viennent de s'inverser.

(Et vous pourriez me dire ce qui l'empêcherait, le propriétaire, de s'enfuir en courant et de me laisser seule affronter les trolls? Hein? Qu'est-ce qui l'en empêcherait? Le type tout bien dans sa tête qui pète un câble, d'une pichenette, ça s'est déjà vu. Alors là, j'aurais l'air bien maligne avec mon appareil photo à mille millions, mes genoux de flamand rose, et ma carte de sécurité sociale en plastique. J'ai l'impression que vous ne vous rendez pas bien compte de la dramaturgie du moment. Vous, vous lisez tout ça bien tranquillement, mollement assis dans votre chesterfield; peut-être même que vous avez l'audace de fumer une pipe. C'est bien simple, vous liriez la recette de la rose des sables au dos d'un paquet de cornflakes avec la même nonchalance.

Peut-être même que vous faites semblant de lire, à seule fin d'échapper à une quelconque contrainte domestique.

Vous me décevez beaucoup.

Enfin bon, je vois qu'il est inutile de tenter de vous convaincre, vous vous en foutez.)

20070920_Epic_MovieLe soir même, j'ai participé à une réunion sex-toys (je tiens à signaler que c'était à des fins professionnelles, je réalise un dossier sur ces objets étonnants, c'est dans l'air du temps, n'allez pas encore imaginer des choses. Si j'avais voulu faire du journalisme politique, je serais à "courrier international". Et ne faites pas les bégueules, le sexe mène le monde). Lorsque mon téléphone a sonné et que j'ai vu s'inscrire "anonyme", j'ai pensé que c'était ma copine Niniv. Elle est la seule personne qui ose m'appeler après 20.00, en anonyme. J'ai donc décroché sans complexe, j'ai dit "allo?", au moment où l'hôtesse clamait haut et fort, en nous montrant une chose qui ressemble à clou de girofle, mais très gros et très articulé: "ET VOICI LE PLUG ANAL!" ( je suis navrée si d'aventure ce détail vous paraissait choquant, mais je me suis juré de ne dire que la stricte vérité. J'ajoute que moi non plus, je ne savais pas de quoi il s'agissait au juste).

A 10 centimètres du combiné.

Figée par cette intervention pétaradante, je n'ai pas dit un mot. A l'autre bout du fil, après quelques secondes de suspension aérienne assez angoissantes, j'ai entendu mon hôte de l'après-midi, ce châtelain littéraire et flamboyant, se râcler délicatement la gorge avant de me dire d'un ton détaché: "j'ai beaucoup apprécié notre rencontre; je ne veux pas vous déranger d'avantage, mais je serais ravi de rester en contact avec vous". Je ne saurai jamais ce qu'il voulait vraiment.

J'ai bien honte.


PS: n'imaginez surtout pas que je vais vous raconter en détail le déroulement d'une soirée tupper-toy. Ce blog est un espace décent, dédié à la poésie et à la culture. Par contre, j'envoie le magazine sur demande écrite. Et je tiens également à préciser qu'il s'agissait de mon dernier château. Achever un dossier sur une ruine, c'est peut-être un signe.