Le Troisième Wagon

le quotidien d'une journaliste-pigiste; car un blog futile, c'est un blog utile. Parfois, ce blog parle également des santons de provence et de Cosmos 1999. Mais c'est plus rare.

mercredi 26 mars

une terrible sensation d'inachevé étrangla soudain le lecteur attentif: "quelle arnaque", murmura-t-il. Il n'avait pas tort.

C'est peu dire que j'entretiens des rapports circonspects avec la race canine; un chien, c'est avant tout 12 rangées de crocs baveux truffés de germes, une mâchoire conçue pour broyer un porte-avion, des petits yeux très cruels avec une tête de mort à la place de la pupille, une tumeur maligne logée en plein cerveau (et qui grossit au fil du temps), le tout monté sur 8 pattes, et enveloppé d'une espèce d'étoupe rèche et malodorante. sant_

Aux jeux olympiques d'hiver de Saporo, en 1972, j'ai remporté la médaille d'or de saut à ski. Une espèce de mâtin de Naples était à mes trousses, et je me suis retrouvée par hasard sur la rampe de lancement.

Mon record reste invaincu.

C'est vous dire mon bonheur lorsque mon ami Paul m'a demandé de veiller sur Léon Blum pendant 3 jours.

Léon Blum est un énorme machin d'environ 700 kilos, d'une couleur indéfinie, vaguement repoussante, et totalement inédite. Maronnasse est le premier mot qui me vient à l'esprit. Maronnasse, c'est le "bleu Klein" de Léon Blum, une marque déposée à sa naissance. Depuis, quelques autres représentants de l'espèce ont tenté de la reproduire, sans succès. Sur la porte d'entrée de mon ami Paul, un écriteau signale "attention, chien bizarre"; et lorsque vous prenez le risque de sonner, le galop des septs mercenaires annonce dans la seconde l'arrivée de Léon Blum, qui est un chien vif malgré les apparences.

Mais je ne peux rien refuser à Paul, ne serait-ce que parce qu'il a des mains comme des battoirs, qu'il peut lâcher Léon Blum sur mes traces à tout instant, et que je lui dois depuis la guerre des Gaules une forte somme d'argent, dont les intérêts suffiraient à entretenir la ville de Chicago pendant toute une saison.

Blumfrontpop36Je me suis donc confortablement installée dans la maison de mon ami Paul, résignée à trainer sur mes talons un gros paillasson crotteux de couleur indéfinie pendant ces quelques jours. Car Léon Blum est un affectif. Pire encore, il m'aime d'un immense amour canin, et ne me lâche pas des pupilles. Lorsque je suis à la salle de bain, il monte la garde dans le couloir. Et si par mégarde je ferme mal la porte, je le retrouve dans la cabine de douche. C'est d'ailleurs assez saisissant de découvrir cet énorme machin poilu au fond du bac; sans parler de cette phrase surréaliste que vous devez prononcer à voix haute: "sors d'ici, Léon Blum!".

Bien que Léon Blum soit un molosse plutôt bonasse, je ne perds jamais de vue son fantastique pouvoir de dissuasion, il pourrait gober mes deux jambes rien qu'en baillant. J'ai donc passé la première soirée en sa compagnie totalement figée devant le feu de cheminée, la nuque aussi rigide qu'on gros morceau de siporex. Mais le pire, face à une telle menace, reste la nuit. Car vous ne savez jamais exactement où elle se cache (la menace, pas la nuit). Malgré sa taille de bison, Léon Blum maîtrise parfaitement la téléportation silencieuse. C'est ainsi que, saisie au beau milieu de l'obscurité par une envie subite de me rafraîchir le visage dans le lavabo des toilettes, j'ai marché sur le dos de Léon Blum, qui s'était glissé au pied de mon lit à la faveur de la pénombre nocturne. Il s'est instantanément redressé, et j'ai eu tellement peur que j'ai crains un instant que mes sphincters ne se relâchent. Mais j'en ai vu d'autres (ne serait-ce que Joe Pesci au petit-déjeuner). J'ai braillé: "putain, Léon Blum! Merde!", avant de lui signifier son congé, et j'ai vu son énorme derrière poilu disparaître dans l'encadrement de la porte. Le derrière, mais pas la queue. movie_10commandments_01

Car Léon Blum s'était discrètement couché dans le couloir, pas trop loin.

Comme à contrecoeur.

Au petit matin, encore enveloppée d'un nuage rêveur et vaporeux, j'ai soulevé une paupière molle. A deux centimètres, la grosse tête de Léon Blum, posée sur le rebord du lit comme une flaque pleine de touffes, me fixait de ses deux grands yeux mouillés. Mon pacemaker a produit un son de guimbarde, j'ai fait un triple axel arrière en diagonale dans un style très personnel, et me suis retrouvée accrochée, par réflexe, au plafonnier. Léon Blum a suivi toute la manoeuvre rien qu'avec les yeux. Sa tête n'a pas dévié d'un iota, je crois qu'elle est trop lourde.

"putain, Léon Blum, merde!".

"Wouffff!" a-t-il aussitôt protesté. Et j'ai compris qu'il avait faim, car il regardait mes membres avec une attention soutenue et suspecte. Je suis descendue à toute berzingue à la cuisine, nue comme un ver, coiffée comme un empereur Romain période décadante, avec Léon Blum aux fesses. Lorsqu'il a faim, Léon Blum retrouve une motricité de gazelle, et vous avez tout intérêt à lui fournir dans la minute un flanc d'orignal ou quelque chose d'approchant. Sinon, il vous en cuira, tudieu peste. J'observai l'incroyable pouvoir de mastication du monstre quelques instants, frissonnai vaguement, et montai prendre ma douche. Quelques secondes plus tard, alors que leon_blumje coulais de paisibles instants sous l'eau tiède, j'entendis la porte s'ouvrir. Dans un petit grincement discret et furtif.

Léon Blum, plus opiniâtre que jamais, était de retour.

Je ne me souviens plus très bien de la suite. Je crois qu'il m'a tendu la serviette, et qu'il m'a séché les cheveux, avec les attentions d'une duaigne. Il se peut même qu'il ait fredonné une chanson de Frank Sinatra. Je n'ai aucune certitude, bien entendu; tout se passait comme dans un rêve. Mais il me semble que c'est arrivé comme ça.

Le reste du séjour fut à l'avenant. Je suis allée au cinéma avec Léon Blum, j'ai joué au scrabble avec Léon Blum, fait une bataille de boules de neige avec Léon Blum. Nous avons feuilleté la presse ensemble, et nous avons eu un échange assez vif sur les origines de la poésie Galloise. Léon Blum pense qu'elle trouve ses sources dans les "mabinogion", ce en quoi je ne suis pas tout-à-fait d'accord. Mais Léon Blum sait de quoi il parle, sa pelisse maronnasse est de la même couleur que la jupette en peau de cwecht yggyrfffw, le seigneur de l'autre monde.

En outre, elle sent aussi la crotte sèche de canard, ce qui est un signe des dieux.

Posté par Melle BillE à 11:31 - VieQuotidiennE - Commentaires [27] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Je m'insurge Melle Bille, une telle désinformation relève de l'imposture! Le public doit savoir la vérité vraie! Mesdames et messieurs, la fiente de canard sèche sent le jasmin à l'ombre et le patchouli au soleil, ni plus ni moins.
Melle Bille, on vérifie les infos avant de les balancer à la tête d'un public confiant qui te regarde d'un œil humide, sa grosse gueule poilue tout autour...

Posté par Ardalia, mercredi 26 mars à 12:03

Ah, quel malheur que Léon blum ne soit pas un chat! Il aurait pu te servir le café avec un chapeau à plumes dans l'autre patte. Tellement plus classe et sans l'odeur de crotte sèche de canard...

Posté par Blue, mercredi 26 mars à 14:19

Est-ce que c'était Fly me to the moon, la chanson ? Parce que sinon, ça n'a aucun intérêt.
(bé oui, je suis sectaire dis donc, hou la la)
Kiki :-)

Posté par Posuto, mercredi 26 mars à 14:31

Melle Bille, je suis des vôtres, de ceux qui ne savent pas s'ils ont plus peur qu'en horreur ces terribles bêtes.

Posté par berthoise, mercredi 26 mars à 15:42

je peux pas écrire fort, je suis à la bibliothèque

Moi, c'est sûr, j'ai plus peur qu'horreur. Parce que Léon Blum, mine de rien, il est plutôt sympa comme gros baveux (et il joue aux échecs aussi)
Kiki, je suis navrée, c'était "strangers in the night"
Toi, Blue, tu as vu Shrek (cela dit, j'ai super peur que les chats me griffent les yeux)
Ardalia, t'aurais pas fumé de la crotte sèche de canard des fois?

Posté par melle Bille, mercredi 26 mars à 15:53

J'ai un joli dogue argentin de 35 kilos qui prend plaisir à se mettre au dessus de toi, bouche ouverte.
Moi j'adore, d'autres gens moins.
Je ne comprends pas leur problème. :o)

Posté par valerie, mercredi 26 mars à 15:56

Peut-être qu'un chien ne t'a jamais dévoré le pied, Valérie. Ce doit être pour ça, je pense que cette expérience te fait défaut.

Posté par melle Bille, mercredi 26 mars à 16:05

J'en ri encore : Léon Blum.

Posté par monsieurmonsieur, mercredi 26 mars à 16:32

À vrai dire, la représentante de la gent féline qui vit avec moi est dispensée de me servir le café vu son grand âge et ne porte plus de chapeau à plumes depuis fort longtemps mais elle a les grands yeux verts charmeurs de Puss'n Boot pour me convaincre que c'est à moi de la servir jusqu'à la fin de ses jours. En contrepartie, elle sert de radiateur, la nuit. Good deal, ma foi.

Posté par Blue, mercredi 26 mars à 17:08

@Bille, non, mais j'ai eu des canard! ;-)

Posté par Ardalia, mercredi 26 mars à 17:10

C'est agréable et suffisamment rare pour être remarqué, d'avoir sur un blog des textes de bonne tenue, pleins de trouvailles, drôles, divertissants et ..... sans fautes d'orthographe. Merci pour les bons moments que je passe en votre compagnie.

Posté par Mlle Prune, mercredi 26 mars à 17:12

tiens, mes chats aussi sont socialistes
mais bien plus classes (enfin, ils font leurs coups en douce quoi... et puis ils font pas le poids)

Posté par Mel, mercredi 26 mars à 18:30

Reviens Léon Blum, j'ai les mêmes à la maison

Je l'adore déjà, ce chien.
Il vous a fait le coup de glisser sa truffe de façon subreptice à un quart de pouce de votre oreille et de pousser un gros soupir façon "il est déjà 5 heures du matin et j'ai super faim" ?
Voui ? Alors, je le connais (c'est moi qui lui ai refilé le tuillau).
C'est très fin et délicat comme coup : il ne se permettrait pas de vous réveiller, ni de faire une remarque. Il exprime simplement un état d'âme et d'estomace. N'empêche que vous êtes près de sa gamelle 1/2 seconde après.
Ah, l'immense finesse de la gent canine...

Posté par Jacques, mercredi 26 mars à 21:17

J'ai fidèlement suivi ...

... Votre lien vers "Mabinogion" et je suis tombé tout naturellement chez WIKIPEDIA qui est une source intarissable de renseignements en tous genre. Mais là ! j'ai découvert un texte si étrange et surréaliste que je me suis demandé si par hasard vous n'en étiez pas l'auteure... Dites nous la vérité Mademoiselle Bille !!!

Posté par Ludion, mercredi 26 mars à 23:32

Ma bille... moi aussi, je suis du genre félin, mais j'ai eu des démêlés avec un chien d'une mienne concubine. Le cabot avait effectivement la gueule pleine de dents et sa chère maîtresse s'obstinait à le trouver mignon, couché entre nous deux, à 10 centimètre de mon précieux nez (c'est que j'ai du flair moi aussi, ya pas que les chiens!). Nous avons fini par nous séparer, la concubine et moi.
Quant au chien... il est mort, avec toutes ses dents plus quelques puces.
mais il était gentil, j'avoue. Malgré ses dents.

Posté par Leila Z, mercredi 26 mars à 23:39

je dois avouer, Leila, que tout ce qui a des dents me fait peur (chien, chat, peigne, brosse...etc).
Ludion, c'est en partie la raison pour laquelle j'ai toujours aimé les mabinogion. Tellement surréaliste. Je vous rappelle toutefois que ces textes ont été écrits à l'aube des temps. Je suis peut-être mûre, mais pas au point d'avoir fréquenté le barde Taliesin. Ce qu'il m'arrive parfois de regretter d'ailleurs.
Jacques, Léon Blum est en effet de la race de ces chiens qui soupirent et qui ronflent, et qui ne sont capables que d'émettre un "wwouffff" bref et conci, mais bigrement dissuasif. J'ajoute que quoi qu'il arrive, Léon Blum demeure fidèlement scotché à 2 cm de votre pantalon, la tête contre votre hanche. Au mieux, lorsque vous êtes assis, il se plante face à vous et vous regarde pendant quelques heures. Je savais que vous l'aimeriez.
Mel, Léon Blum, c'es la classe intégrale; c'est juste son design qui l'empêche d'être discret.
Merci melle Prune; on fait ce qu'on peut
Ardalia, tu ne cesseras jamais de m'étonner
Blue, les chats sont conçus pour nous faire croire que nous vivons chez eux, et pas le contraire;-)
Et moi donc, monsieurmonsieur!

Posté par melle Bille, jeudi 27 mars à 07:17

Une dette qui date de la guerre des gaules ? Ca se rembourse en sesterces ça ! Il est à combien le cours du sesterce en ce moment ?

Posté par macaron, jeudi 27 mars à 14:02

ben !

nom d'un chien !
je pleur

Posté par zelda, jeudi 27 mars à 14:50

3 glands pour un sesterce si vous êtes druide, macaron. Mon ami Paul fut compagnon de Priapix, le célèbre dieu gaulois de la fertilité (je sais très bien que tout ça est très mauvais; oh oui, je ne le sais que trop bien)
Un petit mouchoir, Zeldoun?

Posté par melle Bille, jeudi 27 mars à 15:42

laisse moi devenir l'ombre de ton ombre, l'ombre de ta main, mlle Bille, parce que je ne peux pas être l'ombre de ton chien.

Posté par Léon Blum, jeudi 27 mars à 17:37

Je suis jaloux ;))

Moi, j'ai juste un cabot à la face aplatie : à force de se prendre les pare-chocs sans regarder où il renifle ;))

A bientôt ;))

Posté par Ubu, jeudi 27 mars à 19:52

Mé euh (environ)

(y'a Léon Blum qui m'a piqué mon com', alors j'me dépêche d'anticiper celui d'Jaurès ^^)

Dites ... Vous êtes certaine de ne pas confondre le chien avec la pieuvre vulcano-statique qui terrorise les enfants de James Bond ?

Posté par AnT, jeudi 27 mars à 20:22

je n'ai JAMAIS aucune certitude, Ant. Tout st possible..
Ubu, cette description me rappelle quelqu'un que j'ai bien connu
Tu ne pourrais pasdevenir une ombre tout court, Léon Blum?

Posté par melle Bille, vendredi 28 mars à 06:55

3 glands pour un sesterce ??? Seriez vous gourmande et radine mlle Bille ? Le beurre, l'argent du beurre et le cul du cremier...!!!

Posté par macaron, vendredi 28 mars à 13:35

Ah ! Ah! Ah!

Entre vous et LostXWay, c'est le festival de la rigolade ce soir !

Posté par Vagant, samedi 29 mars à 01:31

non, Vagant, ne me dîtes pas que vous passez votre "thanks god it's Friday" sur une Xway? (oh que c'est finaud)

Posté par melle Bille, samedi 29 mars à 06:26

à pwal, pwill !

Posté par Tiphaine, dimanche 30 mars à 22:42

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