Aujourd'hui, j'ai pris un jour de congé, et je suis allée voir Sean Bacrutin. Sean Bacrutin, c'est mon vendeur informatique, celui qui ressemble à la fois à Sean Connery, à Jean-Pierre Bacri, et à Jacques Balutin ( je sais que vous êtes au courant, mes vieux fidèles, mais il faut aussi penser aux autres. L_huitreCeux qui arrivent dans le troisième wagon par le biais de recherches surréalistes, comme "frahan sous la neige" ou "cape et d'épée camembert", et qui se retrouvent coincés sur cet écran par un petit dispositif hypnotique intégré.  C'est un système très ingénieux). Sean Bacrutin affiche toujours une mine très affairée dès qu'il me voit pénétrer son champs de vision; Or, je sais très bien que deux minutes plus tôt, il se curait le nez en regardant un extrait de "Matrix: revolution" sur l'écran plasma du magasin.

Je jurerais qu'il cherche à m'éviter.

On se demande bien pourquoi.

Serait-ce parce que je le salue toujours d'un "Hello Sean!" dans le plus pur style Californien, alors qu'il s'appelle Roland ( c'est écrit sur sa petite pancarte en plastique. Il pourrait tout aussi bien s'appeler "Buse le seigneur des Carpathes" ou "Ignace de Loyola le danseur de tango Argentin" d'ailleurs. Ou Winifred Leblanc de Bressuire. Pour moi, il est, et restera, Sean Bacrutin; ne serait-ce que parce que ça me fait rire, et qu'elles sont bien rares, les occasions de rire, de nos jours, allez)? Serait-ce parce que je souhaite avoir plus de renseignements sur la palette graphique que je viens d'acquérir au prix d'immenses sacrifices financiers, et avec laquelle je suis incapable de reproduire autre chose qu'un dessin de style "télécran" tout hachuré? Serait-ce parce qu'il sait que mon QI informatique dépasse rarement celui de l'huître?

Toujours est-il qu'il fait semblant de ne pas me voir, le scélérat. Mais je peux être aussi opiniâtre que Léon Blum. Et en outre, je dispose d'une botte secrète imparable: coffee_and_cigarettes_1j'ai tout mon temps.

Me voyant approcher, Sean Bacrutin a plongé le nez dans la plaie béante d'un disque dur, probablement éventré par son propriétaire au terme d'une tentative de dialogue avortée. Il a plongé tellement loin que je me suis demandé s'il avait prévu des crampons et une corde de rappel. Je me suis donc penchée au-dessus de la machine, ai mis mes deux mains en porte-voix, et lui ai braillé quelques recommandations de base: "Quoi qu'il arrive, Sean, ne perdez pas votre sang-froid! Je suis à la surface, prête à faire intervenir le 27eme BCA en cas de besoin! Nous restons en contact par radio! Sean? Vous m'entendez, Sean? Je vous descends un sandwich? Ici la surface, Sean! Répondez moi, nous sommes tous très inquiets!"

Sean a fait un petit écart nerveux, s'effritant sean_bacrutinl'oreille au passage sur un circuit intégré qui trainait là, sans but, comme une âme désoeuvrée. " aaaaaahhhhhhhh bonjour melle Bille.....désolé.....je ne vous avais pas vu....tellement de boulot....." me dit-il avec autant d'assurance qu'un sparadrap mouillé. Sans lui laisser le temps de reprendre ses esprits, je lui ai jeté la palette graphique au visage, et lui ai planté le stylet dans l'oeil. Cette réaction pourrait paraître disproportionnée, mais Sean et moi avons un vieux contentieux. Lorsque j'ai vendu ma propriété du Lubéron afin d'acquérir un MP3, il m'a refourgué une espèce de grille-pain sans mode-d'emploi. Encore aujourd'hui, je ne peux qu'y enregistrer une chanson des Beatles. La plus courte. Bien entendu, le jour où je suis venue réclamer mon dû (un mode d'emploi en Français, avec de petits paragraphes clairs et concis), il m'a regardée comme s'il regardait un enfant un peu niais, et m'a procuré un CD de synchronisation. En précisant cependant que"c'est à la portée de n'importe qui pourtant". Sa condescendance allusive m'insupporte.  Le CD contient effectivement une masse d'informations impressionnante, je crois qu'il s'agit d'un manuel à l'usage du mécanicien en chef d'un sous-marin subatomique de la dernière génération. Comme MP3, ça me parait un peu encombrant, surtout si je dois coller mon oreille au réacteur pour entendre "yellow submarine".

Depuis, même lorsque les appareils fonctionnent relativement bien, je me fais un devoir de rendre visite à Sean Bacrutin; parce que je sais sean2que je lui fais peur, il me prend pour sa mémé. Je serais capable de lui poser n'importe quelle question pour le déstabiliser. Pourquoi les steaks tartare ne portent pas de pattes d'éléphant par exemple. De toute manière, quoi qu'il arrive, il aura toujours ce regard voilé de lassitude, mais courtois,  qu'on réserve aux personnes un peu simples. Autant lui crever un oeil, ça divisera la manifestation de son mépris; et je ne vois pas pourquoi je me gênerais, d'autant qu'il m'a fallu vendre ma propriété de Malibu pour acquérir ce télécran moderne qu'est le ZSION472QP3ZW modèle 55TT avec 2 mines de rechange pour le stylet ( je rassure tout de suite les constructeurs de la dite palette, pas de danger qu'on utilise les 2 mines supplémentaires. Compte tenu des résultats de base, la calotte glaciaire aura fondu et se sera intégralement reconstituée avant que la première ne s'use.) Je pensais pouvoir dessiner directement mes petits dessins merdiqueux sur l'ordinateur, et m'épargner ainsi l'usage du crayon, de la gomme, et du scanner.

Bernique.

Le résultat est d'un moche.

Comme je répugne à me remettre en question, j'estime que c'est la faute de Sean Bacrutin.

Et qu'il doit payer pour ça.