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La bibliothèque, c'est ma passion.
Enfin non, en fait, pas du tout. Mais il faut bien commencer la rédaction d'un billet par une petite phrase accrocheuse, si je veux vous garder près de moi jusqu'au digestif.

Et je vous le demande je vous prie, qu'y a-t-il de plus accrocheur que "la bibliothèque, c'est ma passion"? Non mais franchement allez, pour une fois, soyez sincère.

kung_fuHein?

Bon, je vois que cette fois ci, nous sommes tous d'accord. Non mais sans rigoler, j'aime vraiment ça.

Il m'est arrivé d'aborder le sujet bibliothèque par le passé, mais je n'ai pas écrit, ce jour là, tout le bien que je pensais d'une telle institution. J'ignore à quoi elle ressemble dans d'autres villes de taille moyenne comme Périgueux, Bressuire, ou La Roche sur Yon, mais ici, à Annecy, la formule de la composition de l'air des bibliothèques ressemble très curieusement à la formule de la composition du formole.

Je me faisais cette réflexion cet après-midi, plantée devant Madame Courteneau, ma petite fiche manuscrite à la main. Lorsque j'avais 16 ans, j'étais ravissante, et madame Courteneau était déjà mon pourvoyeur attitré en grimoires Savoisiens; j' ai quelques décennies de plus, madame Courteneau est restée ce pourvoyeur attitré. c_sar

Mais elle n'a pas changé d'un iota, c'est incroyable. Ce qui explique probablement qu'elle ne me reconnaisse pas, car il m'arrive de me dégager de cette atmosphère curieusement intemporelle. A l'extérieur de la bibliothèque, le corps, soumis aux lois du temps, se flétrit petit à petit (et c'est tant mieux. Le chewing-gum sous ses fesses, c'était moi. Le coussin-péteur aussi. Quant au vieux camembert coincé entre deux livres sur l'étagère "histoire du comte vert et du comte rouge: la Savoie au temps des Frahans", c'était ma copine Christine, je le jure. Alors si vous comptez me mettre sur le dos la facture du groupe d'intervention qui a fermé et quadrillé le secteur quinze jours plus tard, voyez du côté de la rue du général Leclerc, monsieur le commissaire. Non, elle n'est pas mariée, elle porte toujours son nom de jeune fille; mais je ne la fréquente plus. Vous voulez que je vous l'écrive, monsieur le commissaire? Oui, c'est ça, avec deux "P". A votre service monsieur le commissaire, je suis du côté de la loi).

Madame Couteneau a une grâce particulière, on dirait qu'elle flotte à mi-chemin entre une partition de Debussy et un comprimé de xanax. Elle utilise depuis l'aube des temps le VRAI vocabulaire du bibliothécaire, fondé sur 3 mots indécrottables: "fiche", "cote" et "archives", qu'elle susurre de sa mini bouche en forme de smarties; ce qui donne à peu près ça, lorsque vous émettez le souhait de consulter un incunable: "avez-vous rempli correctement la fiche avec la cote de l'ouvrage afin que nous puissions la faire parvenir aux archives dans les meilleurs délais?". J'ajoute que madame Courteneau est assise sur un balai, et que le chirurgien qui lui a greffé un cintre entre les deux épaules a perdu son temps: George Lucas n'a pas eu besoin d'elle pour le rôle de Z6PEO.

C'est terrible, un destin contrarié.

indiana_jonesRien que pour le plaisir, il m'arrive de remplir 10 fiches en une après-midi.

Parce que pour les délais, bienvenue dans l'île fantastique. J'ignore tout du voyage mystérieux qu'accomplit la fiche, une fois gobée par l'espèce de passe-plat qui sert à faire communiquer l'enfer et le paradis. On peut imaginer qu'elle traverse une sorte de Styx impétueux, qu'elle s'engouffre dans 2 ou 3 dimensions inconnues, avant de retomber, comme une feuille morte, sur le sol des souterrains. Là, si l'archiviste, par un extraordinaire hasard, venait à passer dans l'heure qui suit, on peut imaginer qu'il la ramasserait négligemment, avant d'aller chercher un sandwich à la cafétéria, et de téléphoner au service après vente de Darty pour une sombre histoire de bouilloire.

Mais en général, l'archiviste n'est même pas là. Tout le monde croit en sa présence, parce qu'il a dressé les blattes pour pointer à sa place, alors qu'il coule de paisibles journées à remplir les grilles de mots croisés de maître Capello. Ou qu'il participe au bingo du siècle, à Las-Vegas, en compagnie de Pia Zadora. Pendant ce temps, madame Courteneau flatte le flanc des lecteurs, et les fait patienter avec toute la courtoisie dont elle est capable (elle a, pour l'occasion, revêtu la tenue de grand inquisiteur mise à la disposition du personnel). L'ouvrage que vous attendez vous parviendra 10 minutes avant la fermeture des locaux; pour que vous compreniez bien qui est le maître ici.

De toute manière, à supposer que vous ayez vraiment envie de débusquer l'archiviste et de le traîner par les narines hors de sa tanière sordide, il vous faudrait le plan des sous-sols du pentagone (qui n'existe qu'en braille). Et Willy Wonka pour vous guider.

C'est scandaleux. james_bond

Tout le monde sait parfaitement que l'archiviste est un morceau de carton, un leurre destiné à nous faire croire qu'un érudit original hante encore les sous-sol de la bibliothèque.

ça fait 22 ans qu'il est mort, l'archiviste.

Enseveli sous une demi-tonne de manuscrits Sardes auxquels plus personne n'aura jamais accès. Sauf la division Tonnerre de la planète Vega Du Centaure, lorsqu'elle envahira la terre.

Mais madame Courteneau persiste à susurrer: "avez-vous rempli correctement la fiche avec la cote de l'ouvrage afin que nous puissions la faire parvenir aux archives dans les meilleurs délais?".

Je la soupçonne d'être à la solde de la planète Vega Du Centaure.