mercredi 18 octobre
TeMpêTe à ParOs, T'eN ChiEs en ScOOteR (oh que c'est raffiné, ça)

Je suis assez habituée aux engins forgés dans les ateliers du démon; j'y suis même tellement habituée que lorsqu'un appareil fonctionne correctement, je m'attends à ce qu'un rocher me tombe sur la tête, ou qu'un espace béant s'ouvre sous mes pieds, afin de rétablir l'équilibre de mon kharma. Ami, sache que si tu voyages avec moi, tu dois t'attendre à mille péripéties amusantes (je signale à ce sujet que le ferry LePirée-Paros a fait demi-tour en pleine mer Egée à 2.00 du matin pour cause d'avarie, et qu'il a mis très exactement 10 heures pour parvenir à bon port. Curieusement, je ne me suis même pas inquiétée, j'ai continué de manger mes papadopoulos en attendant la mort); bref, ce matin là, j'avais décidé de louer un scooter pour faire le tour de l'île. Dès que vous vous éloignez de l'axe principal, rouler sur Paros provoque un stress sans précédent (sauf si vous êtes la fiancée d'Alan Quatterman et que vous êtes habituée à traverser des ponts de singe pour aller prendre votre petit dejeuner). Des chiens jaillis de nulle part tentent de vous déchiqueter les tendons, les chemins sont à base de trous gros comme des têtes de boeufs, et les freins du véhicule que vous avez loué sont:
1) Trop lâches, et vous êtes déjà au fin fond de la mer alors que vous avez commencé à freiner à Athènes.
2) Trop serrés, et vous vous retrouvez à exécuter des triples boucles piquées tous les 10 mètres.
Ajoutez à ça la pétarade désenchantée d'un moteur mal réglé qui en a vu de toutes les couleurs pendant l'été, et vous aurez une image assez précise du stress qui vous accompagne durant votre périple. Sans casque, bien entendu (on vous donne le choix: arriver à votre point de chute avec la coiffure de Ribouldingue à cause du vent, ou avec le cheveux plaqué et graisseux à cause du casque. En ce qui me concerne, je choisis Ribouldingue, l'explosion capillaire sied mieux à mon visage long et fin). Petit à petit, je voyais le ciel s'embouteiller d'un lourd bagage nuageux, ça commençait à sentir humide dans le bleu; mais quand même, j'avais décidé de m'arrêter à Parasporos pour prendre un petit café frappé, et faire un bisou à Pestouille parce que les bisous, c'est comme les cailloux, ça permet de ne pas se perdre en chemin. Mal m'en pris. Le temps d'un slurp imprécis, Ephaïstos s'est mis à tapper comme un sourd sur sa forge divine, on voyait les éclairs fendre le paysage. Moi, je fais ni une ni deux, je saute sur le scooter et je démarre plein gaz pour rentrer avant le déluge; la pluie commence à s'écraser gras sur mes lunettes, je remonte le chemin comme un bourdon atomique, je n'y vois plus rien, j'évite un trou, 2 pierres, 3 trous et chtong, je freine dans le quatrième (qui est tellement profond que 3 spéléologues ont disparu à l'intérieur durant l'été) et j'exécute un arc de cercle spectaculaire avant d'aller bouler 3 mètres devant avec la grâce qu'on imagine. Le moteur ne s'arrête pas, le kick s'est incrusté dans le trou, et le scooter continue donc de tourner en rond à l'horizontale. Sous une pluie battante. Et des éclairs qui menacent de vous faire frire le short.
Essayer de dominer un scooter qui se débat sur un chemin, c'est un peu comme essayer de maîtriser un alligator rendu fou par la faim; c'est dangereux. D'autant que vous venez de vous déboiter le genou et que vous marchez comme Quasimodo, le "beeeeeeelllle" en moins. Sous une pluie battante. Et des éclairs qui menacent de vous faire frire le short.
Au terme d'une lutte inégale qui devait se solder par une éclatante victoire de l'esprit sur la machine, je suis rentrée à Parikia, rétrécie au lavage (j'ai pu passer par la serrure pour rentrer chez moi, sauf au niveau du genou qui était de la taille d'un ballon de rugby), sans short (frit par les éclairs), les jointures rabottées, un rien lasse. Surtout que les toits des maisons ne sont pas prévus pour des déluges bibliques, et qu'il pleut à l'intérieur (c'est super sympa de dormir entourée de casseroles, on a l'impression d'assister à un concert de musique New-age; c'est une chose fréquente ici, les Grecs aiment la musique).
J'organise un voyage en scooter à Dehli pendant la mousson. Inscriptions sur ce site: http://www.voyagepourri.com
mercredi 06 septembre
To Spiti MoU

Spiti mou ; c’était ma maison à flanc de colline. Je la regarde une dernière fois, je regarde sa porte bleue, ses murs chaulés, son auvent de bambous, dans lesquels s’activent les gros bourdons noirs, indifférents à mon départ. Elle scintille dans le matin, enveloppée de mer et des bruits de l’air, j’entends l’écume lécher le sable dans la baie. Sur la terrasse, il y a une grosse jarre donnée par Bapous un soir de jasmin, je la laisse à Carine. Je n’ai pas de meubles à emmener, je n’emporte rien ; le lit, chaulé lui aussi, faisait partie du mur ; Barbara a pris la table demi-lune incrustée des coquillages et des galets que je ramassais à Delphini, Edouard dit que je sais exhumer les trésors . Je ne garde que le couvre-lit brodé par Mamma et Fani, si Grec que je sens toutes les îles murmurer sur ma peau lorsqu’il m’enveloppe, et ma collection de pierres rondes chauffées aux mains des titans.
C’est une vraie blessure, un abandon, une défaite. Je la regarde comme si je pouvais l’emporter dans mon ventre ; je n’ai même pas de clef à donner à Dimitri, jamais je ne l’ai fermée, cette maison bleue et blanche à l’ombre du figuier. C’est ici que je suis devenue grande, c’est ici que j’ai appris à vivre, à sentir le monde, à regarder la mer ; c’est ici que j’ai appris la patience, aussi. Pendant 4 ans, j’ai imprégné ses murs de tout l’amour dont j’étais capable, un réservoir infini directement branché sur les poumons de l’île.
Une maison, c’est un trésor à soi, une boite magique, un outil d’alchimiste. Elle abrite et transforme la terre qui nous modèle et les graines à germer qui sont enfouies en nous.
Mais je n’ai plus rien à faire ici ; Vangelis, mon petit minotaure devenu si sérieux, si adulte, si âgé tout à coup, a coupé les fleurs écarlates de notre beau jardin ; il en a laissé quelques unes, douces, bleues et volatiles, afin que nous puissions continuer de nous sentir, rien qu’en soufflant sur les pétales ; encore aujourd’hui, 3 ou 4 fois l’an, nous parlons par pollens interposés. Son rire est toujours aussi grand.
Sur le front de mer, je bois un dernier café avec Carine et Barbara ; Erna et Fotis m’aident à porter mes valises dans le ferry, c’est un jour gris. D’Athènes, je prendrai le bus pour Patras, et le bateau pour Venise, et le train pour Bologne. J’ai choisi de revenir longtemps, pour sentir le voyage et me défaire en route de ma vie Grecque, j’ai choisi l’eau pour que la douleur soit fluide.
Je rentre en France.
mardi 01 août
Une ParenThèsE
Ce matin, il neige encore à Istambul; des nuages plein d'une eau froide et teigneuse trempent le bord de la lune, elle est encore visible dans l'aube déchirée par la voix du muezzin. Comme chaque jour depuis mon arrivée, je m'étire dans ma colère et je me déplie lentement au creux du lit humide; comme chaque jour, je n'ai rien de particulier à faire, je vais aérer mon humeur sombre et trainer dans cette vieille orientale sans la regarder, sans même l'approcher. Je ne suis pas ici pour les odeurs, ni pour les couleurs, ni pour le parfum, je suis ici pour déposer la haine lente qui me grignote. Ce genre de chose, je ne sais le faire qu'ailleurs, chez les autres. Je porte ma colère aussi loin que je peux et je la dépose, intacte et palpitante, à l'endroit qu'elle aura choisi pour m'abandonner et vivre enfin sa vie de haine. Je suis arrivée il y a quatre jours et j'attends ce moment où je vais sentir mon ventre s'ouvrir, quelque part entre la corne d'or et le quartier Russe. En attendant, la ville me traverse sans laisser d'empreinte, la neige recouvre tout.
Il y a une mer, et ce n'est pas l'Egée. L'Egée est bleue, elle m'appartient, elle sait qui je suis. Elle, cette mer noire indifférente, elle me transporte en incessants va-et-vient de l'occident à l'orient, elle n'est qu'un déplacement de plus, liquide, opaque, gris. Pourtant, je sais qu'elle respire, et je voudrais bien l'écouter. Mais à Istambul, je suis sourde et aveugle, je suis une poussière à bords tranchant, à l'aise dans le froid, je tourbillonne sans conscience avec les flocons mous.
Je suis partie avec une intention mais rien n'arrive, mon bagage noir se colle à moi et refuse l'abandon; il s'insinue partout, jusqu'au fond de mes yeux, et dresse entre la mosquée bleue et moi un rempart d'indifférence. Aujourd'hui, c'est la fête de l'Aïd. Tout est fermé. J'aurais voulu me perdre dans le grand bazaar, mais les 30 portes sont closes et m'interdisent l'oubli, l'accès aux narguilés clinquants et aux pistaches grillées; alors je tourne autour à la recherche de je-ne-sais-quoi, quand la lanterne magique, à travers un mur d'arabesques floues sous la neige, décolle pour un instant la pellicule opaque de mon haussement d'épaules à l'ailleurs.
Je suis attirée. Et j'entre chez Mahmoud, le marchand de tapis.
mardi 18 juillet
AtheneS
Une fois dans l'hiver, pour Noel, je vais à Athènes. J'aime cette ville, je m'y sens bien. C'est une pieuvre, une ruche à flot, la frontière impalpable entre l'orient et l'occident. Vangelis m'attend sur le quai avec sa vespa rouge; son visage s'éclaire et ses yeux gourmands se plissent lorsqu'il me voit descendre du pont. Mon ventre chauffé à blanc. Il rit en me caressant la joue, il rit tout le temps. "elà; pame tora, pascalitsamou" (allez, allons-y, ma petite coccinelle). J'aime sa pudeur. Nous n'avons jamais le temps de prendre le temps de nous retrouver, la famille nous attend à Kessariani. C'est une famille issue de la diaspora Turque; lorsqu'ils sont rentrés en Grèce, tous leurs papiers ont été brûlés. Du coup, yaya, la grand-mère, ne sait pas quel âge elle a exactement. Kessariani est un village en plein chaos citadin, là vivent tous les Grecs issus de la diaspora, autour du fameux mur contre lequel ont été exécutés les innocents. Dans ce quartier, les anciens jouent au Tavli sur le trottoire, les marchands de koulouria parlent fort, la marmaille court dans des rues sans voitures, certaines d'entre elles ont encore des puits creusés dans la chaussée. Les ouvriers ont étalé le bitume autour. La famille de Vangelis est un joyeux patchwork de femmes coloriées, elle m'accueille toujours avec des cris, des bruits de gamelle, des rires comme des colliers de grosses perles. Quel que soit le jour où j'arrive, elle a préparé un Dimanche.
Nous montons les marches qui mènent à l'appartement et j'entends des pas précipités, la porte s'ouvre sur un bourdonnement d'huile d'olive, de miel, de sucre et d'exclamations impatientes. Sur le pas de la porte, penchée en avant, comme en équilibre sur un balcon trop étroit, mama m'ouvre ses bras; de chaque côté de ses épaules, la tête de zia, la tante, et de Fanny, la soeur. Au fond de la pièce, dans son fauteuil, yaya sourit à l'aveuglette. Mama me serre contre sa robe fleurie qui lui fait un corps de printemps, elle est heureuse que je sois venue pour Christougenna, pour son fils. Vangelis est l'homme de la maison, et en Grèce traditionnelle, on n'imagine pas un foyer sans homme, on n'imagine pas un ancien dans une maison de retraite, on n'imagine pas une soeur célibataire sans son frère. C'est ce qui finira par nous séparer, mais cette vie pèle-mèle ne m'a jamais choquée, ce gynécée étourdissant ne m'a jamais fatiguée. Je me suis laissée entrainer dans ce tourbillon bruyant car vangelis peut m'entrainer partout, il a cette faculté légère de m'ouvrir toutes les portes. Il est bien plus jeune que moi et pourtant, il est mon minotaure qui connait tous les chemins du labyrinthe.
Tout le monde est endormi. Dans mon demi-sommeil paisible, je le sens remonter doucement le drap sur mon épaule. Il est attentif quand il me croit loin; mais je ne suis jamais bien loin de Vangelis. Je suis chez moi.
KittA le ChienJaunE
En Grec, "kitta" veut dire "regarde". C'est le nom du chien jaune, il m'a été confié par Martiens, qui ne peut vivre l'hiver dans l'île à cause de sa maladie. Il y fait trop froid et trop humide, ça le tuerait trop vite; et Martiens veut profiter des couleurs avant de s'en aller. Il part donc passer les 4 mois les plus difficiles en Hollande, et laisse derrière lui et devant moi le chien Kitta. Kitta est une patate montée sur quatre bretzels, un animal difforme, haut sur pattes, avec une mâchoire de la taille d'une faux; un animal sans élégance. Il me fend le coeur, tendre comme un fruit sous sa pelisse terne et large, il a peur de tout; de l'eau qui coule, des papillons, des chemises qui sèchent au soleil et des portes qui grincent. Il fait ami-ami lentement avec tout ce qui bouge, je l'ai surpris un jour allongé entre deux vaches, les pattes de devant croisées comme celles de la Joconde, la tête négligemment tournée vers la plus proche. Je suis certaine qu'il lui parlait. Lorsque je pars travailler, Kitta se venge. Il pourrait vaquer à ses occupations, libre et sans attaches, mais sa principale occupation pendant mes absences consiste à trainer les poubelles dans le jardin et dévorer mes chaussures, quitte à m'attendre le soir en haut du chemin, parfaitement conscient de son indélicatesse. Il sait très bien ce qu'il fait; il rampe sur 100 mètres avant de se prosterner à mes pieds, affichant sous la truffe un sourire Nippon de circonstance. Lorsqu'il fait ça, je SAIS que le jardin ressemble à une décharge où trainent ça et là quelques petits bouts de semelles. Mais à cette heure ci, je suis trop lasse pour engueuler Kitta, et puis je sais que ça ne sert à rien. Demain, il recommencera.
Kitta a pris en douceur ce qu'il a perdu en esthétique; il est vilain, ce n'est qu'un coeur. Lorsque je suis fatiguée, triste, malade, il me gratte le pied du bout de la patte et pose sa tête contre mon genou, il me regarde et soupire comme si c'était à lui qu'on faisait du mal. Il dort dans une corbeille déchiquetée trop petite pour lui, son gros museau dépasse ça et là entre les morceaux de paille et, du fond du panier, il observe mon humeur et les battements de mes yeux. Parfois, lorsqu'il sent la journée trop longue, il m'accompagne discrètement jusqu'au Remezzo. Il sait très bien qu'il n'en n'a pas le droit, il passe par Dieu sait où et je le retrouve caché derrière la grosse poubelle bleue du bar, l'air de rien, perdu dans la contemplation des pavés. Il est certain que s'il ne me regarde pas, je ne le verrai pas.
les lois de cause à effet chez les chiens jaunes sont étranges.
KaloTaxidI
Des bateaux qui passent dans la nuit. amenez moi cet horizon; j'arriverai par la mer, je prendrai le grand ferry blanc, celui qui ronronne en attendant l'écume. J'ai encore mon billet de passage, 3 morceaux de papier agraphés des lignes Agapitos. Je voyage sur le Posidonis Express. 4700 drachmes, c'est peu cher payé pour laisser Poseidon me porter. A cette époque de l'année, au mois de Fevrier, nous sommes peu nombreux sur le pont. La mer n'est pas encore douce, il fait froid, il pleut une eau lourde et glacée et le vent éparpille les embruns contre la joue. Je n'ai pas prévu l'hiver et je me recroqueville dans mon siège, balottée à peine sortie du port. Je suis bel et bien dans le présent, je dévore ma tiropita avec un rien d'angoisse, les vagues sont hautes et l'eau est noire. Autour de moi, c'est la pantomine habituelle, les enfants qui courent, les familles partageant un gros pain, étalées à même le sol sur des couvertures; mais cette fois ci, la pantomine est exclusivement Grecque. Pas de touristes ivres profitant des ces 8 heures pour boire de la bière, pas de touristes à moitié nus sur le pont, pas de touristes sans retenue à force de se sentir trop libres. C'est l'hiver, le bateau est accroché aux vents et à la mer, nous buvons du thé chaud et les haleines laissent une trainée brumeuse sur les hublots.
J'aime l'atmosphère des ferries. Toutes ces années de Grèce ne m'ont jamais convaincue de prendre un de ces flying dolphins 2 fois plus rapides; on ne peut pas sortir sur le pont, l'habitacle est petit, on n'a pas le temps de se faire au voyage. Il n'y a pas d'espace, pas d'aventure, on est coupé de la mer. Et puis, dans les flying dolphins, il n'y a pas de yaya ventrues assises sur des couvertures à carreaux, distribuant des gâteaux et des olives. Un ferry, c'est toujours une aventure, avec ses 3 étages et ses bancs de bois vert écaillé poussés entre les cordages, son ronronnement de gros chat métallique, ses marchands de koulourakia et ses mauvais films en noir et blanc. On se sent vite sale et collant dans l'atmosphère poisseuse des coursives, ensommeillé et mal bercé par la houle, mais il y a des sourires, du bruit, des mouvements furtifs pour remettre en place une couverture, des baillements,il y a une vie entourée de mer. Elle est immense dans le crépuscule qui arrive, la mer. Elle se découvre lentement dans la lumière, grise et verte sous le plomb du ciel, elle respire, il faut s'accorder à ses mouvements; Sinon, le coeur et le ventre se soulèvent. J'achète un paquet de biscuits Papadopoulos et je monte les croquer sur le pont, tout en haut, pour voir le plus loin possible. Le vent me fouette et me fouille les cheveux, les mains, la poitrine. Je regarde en arrière, le continent a disparu depuis longtemps, happé par la nuit et le sillage d'écume du Posidonis Express.
Bon voyage. Kalo Taxidi.
Horis ZacharI
En hiver, je travaille au Remmezzo. C'est un petit café légèrement en retrait sur le front de mer, un des seuls à rester ouvert toute l'année. J'ouvre chaque matin à 8.00, 8.30, Michalis n'est pas très à cheval sur les horaires. L'essentiel est que tout soit prêt lorsqu'il arrive, bougon, mal rasé, encore tout ruisselant de sommeil; le petit réchau allumé pour le café Grec et le chauffage en route. Il faut faire attention à la chaleur, les hivers sont courts mais très humides, le froid salé pénètre les os et colle les poumons; et le Remezzo doit être douillet pour accueillir Stelios, Bapous, Yorgo, Dimitri et les autres. Dans cette île, quand on ne travaille pas, on va au café boire un petit metrio (vite suivi d'une metaxa, sorte de cognac façon Héllène qui rend le foie fou de chagrin), parler des heures et jouer au tavli. Quand on est un homme s'entend. J'ai rarement vu des femmes Grecques pousser la porte du Remezzo. Barbara, Carine, Eideen ou Liz (Liz rachètera plus tard le Remezzo et en fera une espèce de bar pour touristes de très mauvais goût, avec des tables en plastique et des cocktails- c'est triste un petit bout de son passé qui s'époussière dans le rendement kitsch) viennent souvent me voir, et nous restons des heures à regarder la pluie s'écraser sur les vitres et faire des rigoles, à contempler la hauteur des vagues qui s'écrasent jusque sur la terrasse. Quand je suis seule au bar, sans mes amies, je m'assieds avec Stelios, Bapous ou Kiriakos, et je vois du coin de l'oeil la voiture de Dimitri le facteur passer lentement devant les baies vitrées. L'histoire de tous ces hommes est une mélopée lente, une espèce de chanson de geste à l'échelle insulaire. Ils me la racontent en détails évasifs, avec des mots choisis pour ne pas heurter mon Grec un peu penché; ils m'apprécient. Stelios surtout.
Stelios le marin,dont les yeux si profonds avalent tout alentour, et dont la voix si grave me berce comme la mer. Comme Bapous, il danse le Rembetiko, la danse de l'homme ivre. Ivre du présent, ivre de la vie.
Tout le monde a une histoire, et la leur est épaisse, ils me la font déguster par petits morceaux et me donnent des indices, en buvant à petite lappes leur helleniko metrio, gliko ou sketo. Ils ne sont pas poètes, mais à mes yeux, ils sont la poésie.
Horis zachari. Sans sucre.
KalinichtA
Je suis venue en Grèce parce qu'il le fallait, tout simplement. Le jour où j'ai pris ma décision, je n'ai pas réfléchi. C'était une évidence. Je venais de rentrer chez moi, je regardais les montagnes qui me barraient le chemin de la mer, le corps encore plein de sel, et tout mon ventre s'est noyé de certitude. Englouti. J'étais en amour depuis 16 ans avec ces rochers bleus enfumés de mirages; quand je touchais leurs sols du bout de mon orteil, je sentais tout se déployer au fond de moi, je pouvais fouiller le ciel de mes poings sans même m'étirer. En grèce, j'étais un point d'exclamation; j'étais plus longue, plus haute, plus complète. J'ai démissionné la semaine qui suivi mon retour, j'ai raflé mes économies, et je suis revenue dans mon pays d'écume; 2 mois plus tard. Je n'ai eu peur qu'une fois, à l'aéroport, en voyant Jaco, mon Canard, Bombinette et Bibi me dévisager d'un air grave et me serrer fort dans leurs grands bras tendres. Nous avons fait un dernier concours de grimaces, et comme d'habitude, Bombinette et moi avons été ex-aequo. Mes doux camarades de jeux allaient me manquer. J'ai eu peur, mais je n'ai pas douté. Jamais; et lorsque ce jour là l'avion a entamé sa lente descente vers Athènes, je jure qu'une larme de bonheur s'est glissée entre la Grèce et moi. C'était ma décision, ma grande aventure, elle me souhaitait la bienvenue dans le bleu métallique. Je ne connaissais personne, j'allais construire petit à petit mon lent paradis rocailleux à flanc d'eau, j'allais enfin me réveiller.
Comme toujours, Athènes m'a ouvert son ventre pollué, sa quincaillerie délicate et rude, Athènes m'a ouvert les yeux.
Une nuit dans cet hôtel un peu glauque au Pirée, enpêtrée dans la sirène des ferries qui partent pour Cos, Sifnos, Rhodes, Thessalonique ou Santorin. Moi, je vais à Paros, mon caillou scintillant, mon sac-à-dos est léger, il est plein de vent.
Je m'endors rassurée, il ne peut rien m'arriver de mal, je suis invisible au mauvais.
Kalinichta.
L'EaU
L'eau. L'eau est ce qu'il y a de plus important ici, dans ce pays entouré de mer. Autour de la maison, avant de partir, Vangelis a semé partout de gros bidons bleus pour la recueillir les rares jours de pluie. Lorsqu'ils sont plein, j'en garde un pour le "jardin", un nom un peu pompeux qui désigne un petit carré d'herbe devant la terrasse en ardoise, et je vide les autres dans la vieille citerne en ciment. En été, il nous arrive parfois d'être rationnés. Un peu le matin, un peu le soir, et si je rate l'heure de la douche, mon corps reste salé jusqu'au lendemain. La peau de l'île est sèche et jaune à l'automne, elle a soif et se recroqueville sous les chardons et les genêts, elle se met à l'ombre sous les oliviers, emmêlée aux criquets, aux insectes craquants et aux ronces. C'est une peau dure et rouge, poussiéreuse, aveuglante. Du haut de mon toit, je regarde la petite chapelle en contrebas et je vois son dôme d'un bleu écaillé dessiner dans le ciel des lignes flottantes, des lignes mouvantes effilochées dans la chaleur. Il est à peu près 19.00, l'heure la plus douce, l'heure où la lumière ne heurte plus les yeux. Le jour baille, le crépuscule arrive.
C'est presque un rituel, il en faut pour définir une vie mesurée à l'aulne d'une île. A cet instant, je suis toujours dehors, sous l'auvent de bambous, et je m'arrête sur le soleil en train de descendre lentement entre les portes. La nuit tombe beaucoup plus tôt qu'en France, beaucoup plus vite, comme pressée d'étendre un peu de fraicheur et d'ombre sur tout cet éclat. A l'intérieur des grosses tiges de bambou, même les bourdons noirs se sont apaisés; il n'y a plus un bruit, à peine quelques grillons, je vois l'Egée scintiller comme du mercure sous les derniers rayons, de petits fragments de miel vifs, ballottés sur un bleu de cobalt lent. Jusque sur l'horizon.
A l'infini en fait.
Le soleil a laissé trainer de longues brumes oranges au fond du ciel; après ce dernier cabotinage, la vie peut reprendre. Comme presque chaque soir, je vais descendre à Delphini pour nager avec Carine. Je passe toujours par la Chora, le village, avant d'aller à la plage.
J'aime le parfum brutal et entêtant du jasmin glissé dans les ruelles, les odeurs de pita tiède et le joyeux réveil du front de mer; j'aime passer devant le Remezzo et faire un signe à Michalis, j'aime remonter le chemin du moulin avant d'emprunter le périfériakos, la route de Delphini.
Et j'aime plus que tout nager. Ici, l'eau est si facile qu'on dirait des bras, il suffit de se laisser prendre et porter par l'écume. Elle est juste assez tiède pour ne pas vous brusquer et juste assez fraîche pour vous préparer à plus tard.
La nuit voit loin, en Grece.
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KaKapétrA
Kakapetra. En Grec, ça veut dire "mauvaise pierre"; c'est ici que je vis, au-dessus du village, au-dessus de la mer, tout contre la montagne. Mauvaise pierre, à cause des scorpions. Le coin en est truffé, sous les cailloux, sur le chemin, dans les chaussures, ils sont partout. Si l'un d'eux est entré dans la maison, il ne faut surtout pas l'écraser. L'odeur qu'il dégagerait attirerait les autres. Il faut le pousser avec un balai, un bout de carton, ce qu'on a sous la main. Et dormir en sachant qu'il est là. Mais tant qu'on n'en n'a pas trouvé, on n'y pense pas. Je n'ai jamais vu de scorpions dans ma maison, en tout cas pas dans celle-ci. Avant, j'habitais Delphini, au-dessus de la baie, et j'en trouvais parfois dans la cuisine; mais à kakapetra, je n'ai trouvé que des scolopendres sous les tableaux, enroulés autour du clou, gros comme mon petit doigt et longs comme un poignet. Des jumping johnnie's aussi, ces araignées larges qui sautent par dessus le mur. Et Kitta, le chien jaune, qui sourit comme un Japonais quand il fait des bêtises. J'habite toute seule dans cette vieille maison tout contre la montagne. Pour aller jusqu'à elle, il faut laisser le scooter à la chapelle, prendre l'ancien lit de la rivière et monter une demi-heure environ. C'est un chemin agréable, il monte à travers les pierres chaudes et les herbes et continue longtemps dans le calme et les grillons du soir. La maison ne ferme pas, elle n'a pas de porte. Juste une moustiquaire montée sur un chassis qu'on ferme avec un clou tordu. Il y a un petit vestibule pour les jours chauds, une cuisine avec un plan de travail et un évier en pierre, un salon comme une grotte pour l'hiver et une petite chambre fraîche. La douche est au fond du jardin, avec un ballon d'eau chaude de 40 litres. Quand on veut se faire un shampoing en hiver, il faut commencer dans la cuisine. Faire bouillir de l'eau, se savonner, se laver les cheveux dans l'évier, et courir au fond du jardin à travers le vent glacé pour se rincer. On s'y fait très bien, on se fait à tout quand on a le paysage. Je me lève le matin à 7.00, je monte prendre mon café sur le toit. C'est un toit plat et chaulé, une vigie de campagne; derrière moi, la montagne est rose et droit devant, il y a la mer et les "portes", deux énomes rochers qui jaillissent de l'Egée et qui gardent l'aube. Certains matins, on ne distingue pas l'horizon tant la lumière est douce, la mer et le ciel sont confondus et les portes suspendues dans le bleu, j'ai l'impression d'habiter un tableau. De temps en temps, le soir, Dimitri vient me voir et nous mangeons des dolmates en buvant du vin blanc, et nous regardons le lent mouvement des ferries tout illuminés dans la baie. Nous parlons de lui, de moi, il parle de Nathalie, son amie Française repartie jusqu'à l'été prochain, je lui parle de Vangelis, qui ne reviendra pas d'Athènes avant le mois d'Avril. Il est parti en Octobre. Dimitri est le facteur de l'île, et l'ami de Vangelis. Il me surveille gentiment, veille à ce que tout aille bien. Tout va très bien. J'ai la maison, la vue, mon amie Carine et mon amie Barbara, un scooter jaune, le chien Kitta, et je travaille au Remezzo. Je suis sur l'île depuis 2 ans, je ne suis pas tout à fait certaine d'être heureuse, mais je sais que je suis où j'ai choisi d'être.
A ma place.



