Le Troisième Wagon

le quotidien d'une journaliste-pigiste; car un blog futile, c'est un blog utile. Parfois, ce blog parle également des santons de provence et de Cosmos 1999. Mais c'est plus rare.

jeudi 04 janvier

Sea bleue m'était contée

egine

2006 fut une année dévorante. Toutes ces couleurs, ces étincelles qui crépitaient depuis toujours s'étaient engouffrées dès son début dans une espèce de platitude cynique; je n'avais plus de poésie. Les oiseaux chantaient toujours, mais n'étaient plus que des oiseaux. C'est étonnant comme on ne sent le vide que lorsqu'il est à nouveau rempli. Je suis passée de l'ocre d'or au jaune de paille comme dans un souffle poussiéreux, les reins poussés par des douleurs imprécises. Limitée par mes contours, je ne sentais plus le large, et j'ai passé beaucoup de temps à me tromper et à mentir.

Il a suffit d'une pomme, d'une mandarine et d'un petit cadeau symbolique, il a suffit du rempart d'un regard pour qu'à nouveau les couleurs s'engouffrent; elles n'avaient donc pas disparues, elles s'étaient juste tenues coites. Un vrai minotaure m'a fait sortir du labyrinthe. L'histoire ne dit pas encore si ce minotaure là voudra faire quelques pas au-delà des murailles. Là n'est pas la question, je verrai bien plus tard si l'horizon veut être dansé à deux.

La question est qu'il m'a rendu le Bleu l'Egée.

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mercredi 27 décembre

Allo la terre? ici Betelgeuse. Me recevez-vous?

HPIM1079      Ce qui est dit est dit, 2006 fut est une année pourrie (elle n'est pas encore terminée. D'ici 4 jours, je peux encore perdre un membre, ma carte bleue, un oeil, mon sens de l'orientation et les derniers vestiges de ma dignité. Sans compter que je peux aussi rater mon avion et rester à jamais coincée dans la dimension Sirtaki-feta, ce que je ne souhaite à personne). Je vous parle en direct de l'hôtel Machin à Athènes, seule et abandonnée de tous (je suis d'ailleurs très étonnée que mon ordinateur fonctionne encore, compte tenu du nombre de virus pourris qui doivent se propager à la vitesse du son sur les canaux Héllènes. Cet ordinateur est mon seul ami, c'est pathétique). Non, en fait, j'ai l'air de rigoler comme ça, mais il n'y a rien de plus désagréable que de se faire ostensiblement rouler dans le grain le lendemain de Noel, surtout quand toi tu arrives avec du jasmin plein la bouche limite tu es une créature diaphane et quand tu parles, c'est comme si tu écoutais la musique des sphères (le premier qui émet l'idée qu'une créature diaphane se doit d'avoir AUSSI un corps diaphane, je le retrouve où qu'il soit by jove rascal, je l'aplatis dans un moule à bugnes et je le fais cuire dans un four atomique.Et je lui mets de l'huile d'olive dans les pupilles, juste pour voir). Seule, donc, j'appelle ma bonne amie Do qui est censée elle aussi se faire régulièrement brasser dans les alluvions. Et qu'apprends-je? Elle vient de rencontrer l'amour et ne sera donc plus disponible à mon retour. Avec ma Niv qui roucoule depuis 6 mois et qui envisage DÉJÀ de bâtir dans du dur (dudur, ça fait un peu planète du 7eme cercle), ça fait 2 qui me pètent dans les doigts sur le registre des désabonnées du coeur. Dorénavant, il va falloir que je m'adresse à Belphégor si je veux être rassurée, ce qui ne me rassure qu'à moitié. Ou que je me résolve à être une espèce d'Alexandra David Neal ratée dont on flatte la bosse et dont on dit qu'elle est fooooooooooormidable parce qu'elle passe les fêtes de Noêl au-delà des 100 km2 prescris par les obligations familiales. JE TIENS A DIRE QUE SI JE PASSE MON PROCHAIN NOEL SOUS UN ARBOUSIER, CA NE SERA PAS PAR CHOIX.  Je ne serai jamais foooooooooooormidable, je suis seule; mais tant qu'à faire, autant que ce soit rigolo.

Au risque d'être vulgaire, je vais terminer l'année par une salve de grossieretés (et vous conviendrez avec grand volontiers que Dieu sait si ça n'est pas mon genre): PUTAINMERDEFAISCHIERMERDEPUTAIN.

ps: par contre, Zelda et Sandrine sont top. Un gros gramme de douceurs dans ce monde de brutes.

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mercredi 18 octobre

TeMpêTe à ParOs, T'eN ChiEs en ScOOteR (oh que c'est raffiné, ça)

scooters

             Je suis assez habituée aux engins forgés dans les ateliers du démon; j'y suis même tellement habituée que lorsqu'un appareil fonctionne correctement, je m'attends à ce qu'un rocher me tombe sur la tête, ou qu'un espace béant s'ouvre sous mes pieds, afin de rétablir l'équilibre de mon kharma. Ami, sache que si tu voyages avec moi, tu dois t'attendre à mille péripéties amusantes (je signale à ce sujet que le ferry LePirée-Paros a fait demi-tour en pleine mer Egée à 2.00 du matin pour cause d'avarie, et qu'il a mis très exactement 10 heures pour parvenir à bon port. Curieusement, je ne me suis même pas inquiétée, j'ai continué de manger mes papadopoulos en attendant la mort); bref, ce matin là, j'avais décidé de louer un scooter pour faire le tour de l'île. Dès que vous vous éloignez de l'axe principal, rouler sur Paros provoque un stress sans précédent (sauf si vous êtes la fiancée d'Alan Quatterman et que vous êtes habituée à traverser des ponts de singe pour aller prendre votre petit dejeuner). Des chiens jaillis de nulle part tentent de vous déchiqueter les tendons, les chemins sont à base de trous gros comme des têtes de boeufs, et les freins du véhicule que vous avez loué sont:

1)  Trop lâches, et vous êtes déjà au fin fond de la mer alors que vous avez commencé à freiner à Athènes.

2) Trop serrés, et vous vous retrouvez à exécuter des triples boucles piquées tous les 10 mètres.

Ajoutez à ça la pétarade désenchantée d'un moteur mal réglé qui en a vu de toutes les couleurs pendant l'été, et vous aurez une image assez précise du stress qui vous accompagne durant votre périple. Sans casque, bien entendu (on vous donne le choix: arriver à votre point de chute avec la coiffure de Ribouldingue à cause du vent, ou avec le cheveux plaqué et graisseux à cause du casque. En ce qui me concerne, je choisis Ribouldingue, l'explosion capillaire sied mieux à mon visage long et fin). Petit à petit, je voyais le ciel s'embouteiller d'un lourd bagage nuageux, ça commençait à sentir humide dans le bleu; mais quand même, j'avais décidé de m'arrêter à Parasporos pour prendre un petit café frappé, et faire un bisou à Pestouille parce que les bisous, c'est comme les cailloux, ça permet de ne pas se perdre en chemin. Mal m'en pris. Le temps d'un slurp imprécis, Ephaïstos s'est mis à tapper comme un sourd sur sa forge divine, on voyait les éclairs fendre le paysage. Moi, je fais ni une ni deux, je saute sur le scooter et je démarre plein gaz pour rentrer avant le déluge; la pluie commence à s'écraser gras sur mes lunettes, je remonte le chemin comme un bourdon atomique, je n'y vois plus rien, j'évite un trou, 2 pierres, 3 trous et chtong, je freine dans le quatrième (qui est tellement profond que 3 spéléologues ont disparu à l'intérieur durant l'été) et j'exécute un arc de cercle spectaculaire avant d'aller bouler 3 mètres devant avec la grâce qu'on imagine. Le moteur ne s'arrête pas, le kick s'est incrusté dans le trou, et le scooter continue donc de tourner en rond à l'horizontale. Sous une pluie battante. Et des éclairs qui menacent de vous faire frire le short.

Essayer de dominer un scooter qui se débat sur un chemin, c'est un peu comme essayer de maîtriser un alligator rendu fou par la faim; c'est dangereux. D'autant que vous venez de vous déboiter le genou et que vous marchez comme Quasimodo, le "beeeeeeelllle" en moins. Sous une pluie battante. Et des éclairs qui menacent de vous faire frire le short.

Au terme d'une lutte inégale qui devait se solder par une éclatante victoire de l'esprit sur la machine, je suis rentrée à Parikia, rétrécie au lavage (j'ai pu passer par la serrure pour rentrer chez moi, sauf au niveau du genou qui était de la taille d'un ballon de rugby), sans short (frit par les éclairs), les jointures rabottées, un rien lasse. Surtout que les toits des maisons ne sont pas prévus pour des déluges bibliques, et qu'il pleut à l'intérieur (c'est super sympa de dormir entourée de casseroles, on a l'impression d'assister à un concert de musique New-age; c'est une chose fréquente ici, les Grecs aiment la musique).

J'organise un voyage en scooter à Dehli pendant la mousson. Inscriptions sur ce site: http://www.voyagepourri.com

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dimanche 01 octobre

HellaS, mille fois HellaS

A BIENTOT!!!!

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jeudi 21 septembre

ZorbillE ToutpourritakiS

Zorbille_AnD_YorgO ça n'est pas bien raisonnable tout ça; c'est juste l'appel des ailes îles, un achat d'impulsion et comme une pulsion, l'appel du Bleu. Certains, pour être heureux, ont besoin de matière. Donnez moi un avion, j'élargirai ma terre.

Il m'attendait depuis trop longtemps, mon rocher sur l'azur; j'y ai vécu trop doux, trop noyée, trop parfait.

Je ne crois pas avoir été plus heureuse depuis longtemps; mon petit minotaure, mon grand jardinier, a rejoint le présent. Il est là, dans mes mains.

ça ne parait rien, 3 heures d'envol; c'est comme une danse. Et 5 heures de ferry, gavée de Papadopoulos et les yeux dans l'écume. Je ne vais pas loin, je vais ailleurs, je retourne chez moi.

Ma Carine est là-bas, aussi; je vais la revoir, voir sa vie, la retrouver enfin, et rétablir l'assiette d'un grand morceau de coeur.

Je n'ai pas été à ce point heureuse depuis longtemps.

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mercredi 06 septembre

To Spiti MoU

spitimou2

Spiti mou ; c’était ma maison à flanc de colline. Je la regarde une dernière fois, je regarde sa porte bleue, ses murs chaulés, son auvent de bambous, dans lesquels s’activent les gros bourdons noirs, indifférents à mon départ. Elle scintille dans le matin, enveloppée de mer et des bruits de l’air, j’entends l’écume lécher le sable dans la baie. Sur la terrasse, il y a une grosse jarre donnée par Bapous un soir de jasmin, je la laisse à Carine. Je n’ai pas de meubles à emmener, je n’emporte rien ; le lit, chaulé lui aussi, faisait partie du mur ; Barbara a pris la table demi-lune incrustée des coquillages et des galets que je ramassais à Delphini, Edouard dit que je sais exhumer les trésors . Je ne garde que le couvre-lit brodé par Mamma et Fani, si Grec que je sens toutes les îles murmurer sur ma peau lorsqu’il m’enveloppe, et ma collection de pierres rondes chauffées aux mains des titans.

C’est une vraie blessure, un abandon, une défaite. Je la regarde comme si je pouvais l’emporter dans mon ventre ; je n’ai même pas de clef à donner à Dimitri, jamais je ne l’ai fermée, cette maison bleue et blanche à l’ombre du figuier. C’est ici que je suis devenue grande, c’est ici que j’ai appris à vivre, à sentir le monde, à regarder la mer ; c’est ici que j’ai appris la patience, aussi. Pendant 4 ans, j’ai imprégné ses murs de tout l’amour dont j’étais capable, un réservoir infini directement branché sur les poumons de l’île.

Une maison, c’est un trésor à soi, une boite magique, un outil d’alchimiste. Elle abrite et transforme la terre qui nous modèle et les graines à germer qui sont enfouies en nous.

Mais je n’ai plus rien à faire ici ; Vangelis, mon petit minotaure devenu si sérieux, si adulte, si âgé tout à coup, a coupé les fleurs écarlates de notre beau jardin ; il en a laissé quelques unes, douces, bleues et volatiles, afin que nous puissions continuer de nous sentir, rien qu’en soufflant sur les pétales ; encore aujourd’hui, 3 ou 4 fois l’an, nous parlons par pollens interposés. Son rire est toujours aussi grand.

Sur le front de mer, je bois un dernier café avec Carine et Barbara ; Erna et Fotis m’aident à porter mes valises dans le ferry, c’est un jour gris. D’Athènes, je prendrai le bus pour Patras, et le bateau pour Venise, et le train pour Bologne. J’ai choisi de revenir longtemps, pour sentir le voyage et me défaire en route de ma vie Grecque, j’ai choisi l’eau pour que la douleur soit fluide.

Je rentre en France.

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mardi 01 août

Une ParenThèsE

marches_folkloriques_villes_grand_istanbul_269537Ce matin, il neige encore à Istambul; des nuages plein d'une eau froide et teigneuse trempent le bord de la lune, elle est encore visible dans l'aube déchirée par la voix du muezzin. Comme chaque jour depuis mon arrivée, je m'étire dans ma colère et je me déplie lentement au creux du lit humide; comme chaque jour, je n'ai rien de particulier à faire, je vais aérer mon humeur sombre et trainer dans cette vieille orientale sans la regarder, sans même l'approcher. Je ne suis pas ici pour les odeurs, ni pour les couleurs, ni pour le parfum, je suis ici pour déposer la haine lente qui me grignote. Ce genre de chose, je ne sais le faire qu'ailleurs, chez les autres. Je porte ma colère aussi loin que je peux et je la dépose, intacte et palpitante, à l'endroit qu'elle aura choisi pour m'abandonner et vivre enfin sa vie de haine. Je suis arrivée il y a quatre jours et j'attends ce moment où je vais sentir mon ventre s'ouvrir, quelque part entre la corne d'or et le quartier Russe. En attendant, la ville me traverse sans laisser d'empreinte, la neige recouvre tout.

Il y a une mer, et ce n'est pas l'Egée. L'Egée est bleue, elle m'appartient, elle sait qui je suis. Elle, cette mer noire indifférente, elle me transporte en incessants va-et-vient de l'occident à l'orient, elle n'est qu'un déplacement de plus, liquide, opaque, gris. Pourtant, je sais qu'elle respire, et je voudrais bien l'écouter. Mais à Istambul, je suis sourde et aveugle, je suis une poussière à bords tranchant, à l'aise dans le froid, je tourbillonne sans conscience avec les flocons mous.

Je suis partie avec une intention mais rien n'arrive, mon bagage noir se colle à moi et refuse l'abandon; il s'insinue partout, jusqu'au fond de mes yeux, et dresse entre la mosquée bleue et moi un rempart d'indifférence. Aujourd'hui, c'est la fête de l'Aïd. Tout est fermé. J'aurais voulu me perdre dans le grand bazaar, mais les 30 portes sont closes et m'interdisent l'oubli, l'accès aux narguilés clinquants et aux pistaches grillées; alors je tourne autour à la recherche de je-ne-sais-quoi, quand la lanterne magique, à travers un mur d'arabesques floues sous la neige, décolle pour un instant la pellicule opaque de mon haussement d'épaules à l'ailleurs.

Je suis attirée. Et j'entre chez Mahmoud, le marchand de tapis.

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mardi 18 juillet

AtheneS

athenesUne fois dans l'hiver, pour Noel, je vais à Athènes. J'aime cette ville, je m'y sens bien. C'est une pieuvre, une ruche à flot, la frontière impalpable entre l'orient et l'occident. Vangelis m'attend sur le quai avec sa vespa rouge; son visage s'éclaire et ses yeux gourmands se plissent lorsqu'il me voit descendre du pont. Mon ventre chauffé à blanc. Il rit en me caressant la joue, il rit tout le temps. "elà; pame tora, pascalitsamou" (allez, allons-y, ma petite coccinelle). J'aime sa pudeur. Nous n'avons jamais le temps de prendre le temps de nous retrouver, la famille nous attend à Kessariani. C'est une famille issue de la diaspora Turque; lorsqu'ils sont rentrés en Grèce, tous leurs papiers ont été brûlés. Du coup, yaya, la grand-mère, ne sait pas quel âge elle a exactement. Kessariani est un village en plein chaos citadin, là vivent tous les Grecs issus de la diaspora, autour du fameux mur contre lequel ont été exécutés les innocents. Dans ce quartier, les anciens jouent au Tavli sur le trottoire, les marchands de koulouria parlent fort, la marmaille court dans des rues sans voitures, certaines d'entre elles ont encore des puits creusés dans la chaussée. Les ouvriers ont étalé le bitume autour. La famille de Vangelis est un joyeux patchwork de femmes coloriées, elle m'accueille toujours avec des cris, des bruits de gamelle, des rires comme des colliers de grosses perles. Quel que soit le jour où j'arrive, elle a préparé un Dimanche.

Nous montons les marches qui mènent à l'appartement et j'entends des pas précipités, la porte s'ouvre sur un bourdonnement d'huile d'olive, de miel, de sucre et d'exclamations impatientes. Sur le pas de la porte, penchée en avant, comme en équilibre sur un balcon trop étroit, mama m'ouvre ses bras; de chaque côté de ses épaules, la tête de zia, la tante, et de Fanny, la soeur. Au fond de la pièce, dans son fauteuil, yaya sourit à l'aveuglette. Mama me serre contre sa robe fleurie qui lui fait un corps de printemps, elle est heureuse que je sois venue pour Christougenna, pour son fils. Vangelis est l'homme de la maison, et en Grèce traditionnelle, on n'imagine pas un foyer sans homme, on n'imagine pas un ancien dans une maison de retraite, on n'imagine pas une soeur célibataire sans son frère. C'est ce qui finira par nous séparer, mais cette vie pèle-mèle ne m'a jamais choquée, ce gynécée étourdissant ne m'a jamais fatiguée. Je me suis laissée entrainer dans ce tourbillon bruyant car vangelis peut m'entrainer partout, il a cette faculté légère de m'ouvrir toutes les portes. Il est bien plus jeune que moi et pourtant, il est mon minotaure qui connait tous les chemins du labyrinthe.

Tout le monde est endormi. Dans mon demi-sommeil paisible, je le sens remonter doucement le drap sur mon épaule. Il est attentif quand il me croit loin; mais je ne suis jamais bien loin de Vangelis. Je suis chez moi.

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KittA le ChienJaunE

porte_grecqueEn Grec, "kitta" veut dire "regarde". C'est le nom du chien jaune, il m'a été confié par Martiens, qui ne peut vivre l'hiver dans l'île à cause de sa maladie. Il y fait trop froid et trop humide, ça le tuerait trop vite; et Martiens veut profiter des couleurs avant de s'en aller. Il part donc passer les 4 mois les plus difficiles en Hollande, et laisse derrière lui et devant moi le chien Kitta. Kitta est une patate montée sur quatre bretzels, un animal difforme, haut sur pattes, avec une mâchoire de la taille d'une faux; un animal sans élégance. Il me fend le coeur, tendre comme un fruit sous sa pelisse terne et large, il a peur de tout; de l'eau qui coule, des papillons, des chemises qui sèchent au soleil et des portes qui grincent. Il fait ami-ami lentement avec tout ce qui bouge, je l'ai surpris un jour allongé entre deux vaches, les pattes de devant croisées comme celles de la Joconde, la tête négligemment tournée vers la plus proche. Je suis certaine qu'il lui parlait. Lorsque je pars travailler, Kitta se venge. Il pourrait vaquer à ses occupations, libre et sans attaches, mais sa principale occupation pendant mes absences consiste à trainer les poubelles dans le jardin et dévorer mes chaussures, quitte à m'attendre le soir en haut du chemin, parfaitement conscient de son indélicatesse. Il sait très bien ce qu'il fait; il rampe sur 100 mètres avant de se prosterner à mes pieds, affichant sous la truffe un sourire Nippon de circonstance. Lorsqu'il fait ça, je SAIS que le jardin ressemble à une décharge où trainent ça et là quelques petits bouts de semelles. Mais à cette heure ci, je suis trop lasse pour engueuler Kitta, et puis je sais que ça ne sert à rien. Demain, il recommencera.

Kitta a pris en douceur ce qu'il a perdu en esthétique; il est vilain, ce n'est qu'un coeur. Lorsque je suis fatiguée, triste, malade, il me gratte le pied du bout de la patte et pose sa tête contre mon genou, il me regarde et soupire comme si c'était à lui qu'on faisait du mal. Il dort dans une corbeille déchiquetée trop petite pour lui, son gros museau dépasse ça et là entre les morceaux de paille et, du fond du panier, il observe mon humeur et les battements de mes yeux. Parfois, lorsqu'il sent la journée trop longue, il m'accompagne discrètement jusqu'au Remezzo. Il sait très bien qu'il n'en n'a pas le droit, il passe par Dieu sait où et je le retrouve caché derrière la grosse poubelle bleue du bar, l'air de rien, perdu dans la contemplation des pavés. Il est certain que s'il ne me regarde pas, je ne le verrai pas.

les lois de cause à effet chez les chiens jaunes sont étranges.

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KaloTaxidI

kalo_taxidiDes bateaux qui passent dans la nuit. amenez moi cet horizon; j'arriverai par la mer, je prendrai le grand ferry blanc, celui qui ronronne en attendant l'écume. J'ai encore mon billet de passage, 3 morceaux de papier agraphés des lignes Agapitos. Je voyage sur le Posidonis Express. 4700 drachmes, c'est peu cher payé pour laisser Poseidon me porter. A cette époque de l'année, au mois de Fevrier, nous sommes peu nombreux sur le pont. La mer n'est pas encore douce, il fait froid, il pleut une eau lourde et glacée et le vent éparpille les embruns contre la joue. Je n'ai pas prévu l'hiver et je me recroqueville dans mon siège, balottée à peine sortie du port. Je suis bel et bien dans le présent, je dévore ma tiropita avec un rien d'angoisse, les vagues sont hautes et l'eau est noire. Autour de moi, c'est la pantomine habituelle, les enfants qui courent, les familles partageant un gros pain, étalées à même le sol sur des couvertures; mais cette fois ci, la pantomine est exclusivement Grecque. Pas de touristes ivres profitant des ces 8 heures pour boire de la bière, pas de touristes à moitié nus sur le pont, pas de touristes sans retenue à force de se sentir trop libres. C'est l'hiver, le bateau est accroché aux vents et à la mer, nous buvons du thé chaud et les haleines laissent une trainée brumeuse sur les hublots.

J'aime l'atmosphère des ferries. Toutes ces années de Grèce ne m'ont jamais convaincue de prendre un de ces flying dolphins 2 fois plus rapides; on ne peut pas sortir sur le pont, l'habitacle est petit, on n'a pas le temps de se faire au voyage. Il n'y a pas d'espace, pas d'aventure, on est coupé de la mer. Et puis, dans les flying dolphins, il n'y a pas de yaya ventrues assises sur des couvertures à carreaux, distribuant des gâteaux et des olives. Un ferry, c'est toujours une aventure, avec ses 3 étages et ses bancs de bois vert écaillé poussés entre les cordages, son ronronnement de gros chat métallique, ses marchands de koulourakia et ses mauvais films en noir et blanc. On se sent vite sale et collant dans l'atmosphère poisseuse des coursives, ensommeillé et mal bercé par la houle, mais il y a des sourires, du bruit, des mouvements furtifs pour remettre en place une couverture, des baillements,il y a une vie entourée de mer. Elle est immense dans le crépuscule qui arrive, la mer. Elle se découvre lentement dans la lumière, grise et verte sous le plomb du ciel, elle respire, il faut s'accorder à ses mouvements; Sinon, le coeur et le ventre se soulèvent. J'achète un paquet de biscuits Papadopoulos et je monte les croquer sur le pont, tout en haut, pour voir le plus loin possible. Le vent me fouette et me fouille les cheveux, les mains, la poitrine. Je regarde en arrière, le continent a disparu depuis longtemps, happé par la nuit et le sillage d'écume du Posidonis Express.

Bon voyage. Kalo Taxidi.

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