mardi 15 mai
California Dreamin'
Ami de ce blog, bienvenue aujourd'hui mais vois-tu, je n'ai pas le temps de poster un de ces billets magnifiques dont tu raffoles (même si ce n'est pas le cas, je te serais grée de ne pas moufter merci). J'ai donc pioché dans le passé. Pardonne moi si tu le peux. Car oui, tu peux tout, tu es un être bon. Si.
Le vrai printemps déclenche de ses idées de grand nettoyage, c'est surprenant comme tout soudain on déborde d'énergie pour tout gommer, tout relancer, tout espérer et tout vivre encore. ça doit avoir un rapport avec la floraison, j'imagine que quelque part, il doit rester jusqu'au bout au fond du coeur quelques boutures toujours prêtes à éclore au moment pile. Après avoir refait la maison en peau d'orange et de jonquilles, avec ça et là quelques lagons bleus (ne rêvons pas, il y a forcemment 2 ou 3 poisson-pierres planqués sous le corail qui devraient TRES VITE me rappeler que non, le terrain de jeux n'est pas un parterre de roses et qu'il y a des pièges à loup déguisés en marguerites mais bon, soit, j'accepte l'adversité avec stoïcisme), j'ai vidé une demi-tonne de scorries inutiles, au grand dam des éboueurs qui se demandaient comment un studio de la taille d'1 ct d'euro pouvait contenir l'intégral du palais de Westminster, en plus cheap.
Et puis j'ai ouvert la malle aux trésors, celle qui contient tous mes morceaux de paradis. Oh la bourrasque douce! C'est comme un parfum, une musique, quelque chose qui vous tire doucement par les hanches vers un abîme en fleurs, la carte du tendre au bord du Pacifique. Je suis retournée là-bas, cela faisait si longtemps. Ed et moi marchant dans le désert ( et frôlant pour l'occasion un crotal, je me demandais ce que c'était que cette petite musique qui faisait tchictchictchic jusqu'à ce que mon espadrille, mûe par une volonté propre, exécute un quintuple axel arrière). Quand je parle avec Ed grâce au miracle de MSN (ça aurait un rien facilité le voyage de Christophe Colomb), je vois dans son dos les reflets bleus du Pacifique, les palmiers du jardin et son ignoble pergola pleine de guirlandes de toutes les couleurs, je vois l'immense séquoia rouge, et je vois Ed, assis au coeur de son paradis tranquille, et il me montre toujours les chaussures de la fiancée de Frankenstein que j'ai laissées là-bas un jour d'orage et de départ.
J'ai détesté revenir en France, j'ai même détesté Edward. Un morceau tout entier de mon ventre est resté sous le pont de Coronado, là où il fait toujours beau. Du haut des falaises de Lucia, nous observions la migration des baleines et moi, tellement prise par la vision, j'avais dévoré une boulettes de beurre tiède en croyant que c'était une boule de glace à la vanille. C'est très mauvais. Et puis vient les temps des disputes, je me réfugie à San-Diego, dans un motel désert avec une piscine en forme de guitare, je regarde toujours l'horizon rouge. Je loue une voiture et je file à Tehachapi, dans le désert Mojave, parce que le nom sonne Indien et que je crois, dans mon romantisme 3 cents, que je vais puiser là la force de ne pas revenir. Tehachapi, c'est un village de western-spaghetti, il y a des buissons de ronces qui roulent entre les maisons et un vague motel même pas couleur locale. Vilain comme tout. Je reviens par RedRockCanyon et je m'arrête au pied du champs des éoliennes des monts San Gabriel, et je repense aux courses de chevaux de Santa Anna. Nous avions misé 5 dollars sur un cheval qui n'a même pas franchi la ligne d'arrivée bon dernier, il se baladait sur le terrain comme en promenade. Sur le moment, ça nous avait fait rire; en y réfléchissant bien, c'était peut-être prémonitoire.
Je me promène dans gas-lamp quarter, je mange des nouilles chinoises dans une boite en carton, comme celles qu'on voit dans les films, je m'assois, encore, au pied du pont de Coronado. Qu'est-ce qu'il est beau, tout de cables tendus au-dessus de l'océan. Je ne suis plus en colère. J'ai vécu le paradis, peu de gens peuvent s'en réjouir. J'ai vécu un paradis d'ocre indigo sur le flanc d'un poète, nous avons claudiqué les mains dans le dos, nous avons mangé des fraises et bu du vin blanc, nous avons vécu les images en relief d'un arc-en-ciel limpide, nous avons ressemblé à 2 petits vieux sépia contrecollés de tendresse. Suffisemment longtemps pour survivre à tous les orages du présent. Bientôt, je vais retourner voir Ed, il m'attend avec son rire mosaique et ses histoires de fantômes, nous allons encore imaginer en riant que nous vieillirons peut-être ensemble dans une vieille maison des Charentes et que nous jouerons à la pétanque au crépuscule, comme 2 petits vieux sépia contrecollés de tendresse.
Quand une histoire s'achève, ce n'est pas tant la manière dont elle s'achève qui compte, mais bien ce qu'on en fait. A présent, Edward est mon ami. Et je suis la sienne. A Chinatown, Monsieur Wong m'a donné un gâteau de la chance. A l'intérieur, il y a un petit papier sur lequel est écrit: "stop walking, happiness is next to you". En face de nous, Jack raconte la librairie "City Lights"; il est déjà presque aveugle et continue de m'appeler par le nom qu'il me donnait en Grèce, Pascalitsa. ça veut dire coccinelle. Je le regarde avec des yeux émerveillés de petite fille; pour moi, Jack est un vrai héros. La soirée bruisse de lucioles, elle est douce et fluide.
ça n'a pas beaucoup d'intérêt, un post en amnésie. Et pourtant; il me rappelle que les paradis sont nombreux, et que le bonheur de pouvoir les fouler, encore et encore, est inestimable à l'échelle du quotidien. Se bâtir chaque jour un petit souvenir, pour aller jusqu'au bout vêtu comme un monarque.
mardi 03 avril
Pas de quartier
Je suis très triste, il va falloir que je trouve un nouveau pourvoyeur d'écorces de citron confites, de piments rouges et de café à 27 euros le paquet, un grand groupe de vêtements moches, pas chers et de mauvaise qualité vient de racheter le fond de commerce de Labiadh, le petit épicier arabe du coin de la rue. Je suis d'autant plus triste qu'il va me falloir trouver un nouveau prétendant; ceux d'entre vous qui ne connaissent pas Mourad et ses ravissants pantalons de tergal peuvent le trouver en cliquant ici.
Mon quartier est en train de mourir (si, c'est mon quartier. Tu contestes encore une fois ce que je dis et je t'envoie chez Midas pour qu'il te compile dans un pot d'échappement). L'année dernière, c'est monsieur Mattazzo qui a fermé, remplacé par devinez quoi? un grand groupe de vêtements moches, pas chers et de mauvaise qualité. Monsieur Mattazzo était vendeur de télé, de bouilloires électriques, d'aspirateurs, de guirlandes lumineuses, de pantoufles et de grille-pains. Je crois qu'il se livrait à un trafic d'organes dans l'arrière-boutique, mais rien n'a jamais été prouvé. D'autant qu'il était Calabrais; et que chercher des bricoles à un Calabrais, c'est se garantir une partie de belote avec Jimmy Hoffa, lucky Luciano et Al Capone, et je peux t'assurer que même si tu gagnes, les murenes vont te dévorer les aisselles.
Monsieur Mattazzo avait un sourire tout jaune, et tellement de couperose que ses 2 joues ressemblaient à la cartographie des affluents du Rhône et de la Seine. Il ne faisait que des marques improbables (j'ai un grille-pain de marque IZUROU. Je pense que monsieur Mattazzo a créé cette ligne spécialement pour le quartier, on peut capter les ondes courtes en actionnant le thermostat), sauf en ce qui concerne les télés; il ne vendait que du Radiola. Il réparait, aussi (c'est d'ailleurs la raison pour laquelle il ne faisait que du radiola en
téléviseur). Interrompre monsieur Mattazzo en pleine réparation, c'était risquer de prendre en pleine figure un fer à souder lancé à la vitesse du son du bout de l'atelier. Son S.A.V était cosmique, je suis certaine qu'il descendait en rappel dans les tubes cathodiques, avec une lampe frontale et une boussole, et que son fils lui balançait des sandwichs à la catapulte. Quand il n'avait rien à faire, monsieur Mattazzo sortait sa blouse grise, son sourire tout jaune et sa couperose sur le trottoir. Il mâchonnait toujours un vieux crayon, même pour vous dire bonjour, et se lançait dans d'ésotériques discours dans lesquels il ne mettait que des voyelles. A cause du crayon. Et des trous noirs à travers les dents jaunes. Peut-être aussi qu'il ne connaissait pas l'existence des voyelles. Il était un peu dur d'oreille, et nous prenions un malin plaisir à ne pas articuler nos questions, pour voir jusqu'où l'effet professeur Tournesol pouvait aller (un jour, Lau lui a demandé une glace à la fraise en prenant soin de compiler les syllabes en une seule, mr Mattazzo a juste répondu "oui", et il est retourné dans sa boutique parce qu'un petit vent s'était levé. Je me demande encore ce qu'il avait compris.). Essayez de faire ça avec la gérante proprette du nouveau magasin de vêtements moches, pas chers et de mauvaise qualité qui a remplacé le laboratoire de monsieur Mattazzo, elle vous colle les agents de sécurité aux fesses et lâche les chiens.
Cet hiver, Jean-louis, le propriétaire du Swann, a vendu son petit bistrot au patron d'un restaurant tendance (vous savez, ce genre d'établissement avec un menu auquel on ne comprend rien, écrit artistiquement à la craie façon Ben sur un mur en béton ciré gris. Par contre, les chiffres, on les comprend bien, mais on ne sait pas si ça correspond au gramme ou à la portion. Remarquez, en général, ça revient au même). Il en a fait un bar à tapas. Du coup, quand on prend l'apéro, on n'a plus droit aux petites cacahuètes grasses et aux
ignobles petits biscuits secs en formes de fleurs et de triangles. Je n'aime pas particulièrement ces petits trucs tout secs, mais il faut dire ce qui est: ça amuse la bouche. Maintenant, il faut commander une assiette de tapas surgelés. Dont le prix est proportionnel au mauvais goût: très élévé. Je ne parle pas de la nouvelle clientèle, je vais m'énerver et dire du mal de mon prochain, ça n'est pas correct. Le vin rouge se boit dans des verres en forme de pyramides avec des double-fonds en couleur fluo, mais de toutes manières, à part nous, personne ne boit de vin rouge dans ce genre d'établissement. Quand le nouveau patron aura écoulé le vieux stock de Jean-Louis, il va nous coller les agents de sécurité aux fesses et lâcher les chiens.
Il reste deux irréductibles. Le quincaillier Descloux (ça ne s'invente pas), qui vend au rayon serpettes des accessoires de marque LeManchot. Rien que pour cette raison, je suis prête à lui alouer un budget mensuel; et l'électricien PetitJean. Chez petitJean, si tu veux, tu paies avec des assignats. Ou des points Esso.
Dommage qu'il ne vende pas d'écorces de citron confites...sauf en guirlande, peut-être.
lundi 26 mars
Un grand élan d'amour

" Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps; et le désir, qui est du moment" (Nerciat (1739-1800). "Felicia, ou mes fredaines".
Mon cher Jaco referme son agenda "la pleiade" d'un claquement tout doux, en me regardant fixement; il a ce petit regard insolent, de défi, que je lui connais depuis 30 ans, chaque fois qu'il veut me clouer le bec; il me dit :"c'est d'un type qui s'appelle Nerciat (bon, moi je pense, "Nerciat tique, et ça fait super mal", mais je ne dis rien, parce que le moment ne s'y prête pas vraiment; Jaco m'attaque sur mon terrain favori, l'amour); je trouve ça pas mal. ça me plaît bien, ça me correspond".
Il y a 3 minutes à peine, je me suis offert un petit arrêt sur image, lorsqu'il m'a demandé de lui passer ses lunettes. Jaco a un problème avec le flétrissement, il voudrait que nous soyons éternellement ces adolescents en solex, avec nos cheveux gras, nos musettes estampillées Bob Dylan et Police, nos découvertes de maisons hantées, il voudrait que nous fassions encore tourner des verres sur des tombes à la pleine lune (période baba-gothique), que nous nous mettions encore en arrêt devant la sonnette d'une boite de nuit à 21.58 (période golden-student) et que nous partions encore en vacances on-ne-sait-pas-où-on-ne-sait-pas-comment-on-s'en-fout-on-a-l'inter rail-on-dormira-dans-un-fossé-ou-chez-l'habitant-s'il-est-sex-et-rigolo (période n'importe quoi pourvu que ce soit n'importe quoi); Jaco ne veut pas vieillir, ça l'ennuie. Moi, je trouve ça assez chouette. J'aime bien l'avoir connu tout boutonneux, tout gauche avec les filles, avec sa mauvaise coupe de cheveux au bol et sa veste de cuir bleu, et le voir aujourd'hui si parfait avec ses lunettes de ministre et son maintien de gentleman, même les lendemains frissonnants; j'aime bien quand, 30 ans plus loin, nous avons l'un pour l'autre ces attentions de vieux couple. Ce matin, je lui ai apporté du doliprane et le dauphiné libéré, parce qu'il a mal aux dents et qu'il aime lire la presse régionale. Et lui sait toujours exactement ce dont j'ai besoin, il l'a toujours su à l'instant même où je le formulais. Mieux, il anticipait mes plaisirs. Il me conseille bien, il sait ce que je suis. En 30 ans, il ne s'est jamais passé une semaine sans que nous ne prenions des nouvelles l'un de l'autre, même lorsque nous vivions à des milliers de kilomètres de distance; nos coeurs faisaient "bombom" et nous les entendions secouer les nuages et traverser la mer, des coeurs légers, insubmersibles. Inséparables.
Nous sommes des fidèles.
Jaco est gracieux, même dans la maladie; il ne sait pas faire autrement. Il a de longues mains très blanches, et des super-pouvoirs, tout ce qu'il touche devient beau. Donnez lui une fourchette et du sopalin, il vous fait un tableau qui fait de la musique. Il est un peu magique. Aussi, il ne croit pas à l'amour, c'est le seul point sur lequel nous nous battons. Mais je crois que tout ça provient d'une vieille blessure, il provoque pour se rassurer, se dire qu'il a raison, il chantonne et va jusqu'au bout de sa nuit en s'imaginant qu'il ne souffrira pas. Si je le regarde attentivement, comme ce matin, je vois à quel point il est devenu beau, à quel point ses rides, sa pâleur, ses yeux un peu fatigués et ses gestes lents ont lissé sa maladresse. Il dit qu'il aspire à l'omniscience en rigolant, mais il lui arrive encore de tâtonner un peu dans des domaines qu'il ne maîtrise pas bien. Ce matin, il m'a dit que son film préféré était "les invasions dangereuses"; je me suis demandé s'il voulait parler des invasions barbares ou des liaisons dangereuses, il a répondu "les deux, mon capitaine". Jaco ne se démonte jamais, c'est un mecano incassable. Il y a des sujets auxquels nous ne touchons pas; nous avons l'un et l'autre failli passer d'un côté du miroir où l'autre n'était pas convié, ça nous a trop flanqué la pétoche. Depuis, nous avons décidé que dans 20 ans, nous ferions encore de la luge sur des sacs poubelles, que nous danserions encore le mambo, que nous ramasserions patiemment nos petits morceaux éparpillés lorsque l'un de nous aurait mal. Quand ses amours le quittent, je suis là, et lui me prend dans ses bras lorsque les miennes se brisent. Rarement, il est pudique. Mais il est évident.
" Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps; et le désir, qui est du moment" (Nerciat (1739-1800). "Felicia, ou mes fredaines".
Hé hé, mon Jaco, encore une fois, j'ai bien failli te croire. Mais je suis ravie de t'apprendre que sur ce terrain là aussi, je resterai prévisible.
vendredi 16 mars
c'est bien doux tout ça
Depuis que je suis toute petite, ma mère me dit que je ressemble à mon grand-père. Je trouve ça plutôt chouette de ressembler à papy Jacquot, sauf pour la calvitie, les 1,90 mètres et les 120 kg. Je sais qu'elle parle du caractère, parce que j'ai exactement la même tête que mamie Margot.
Papy Jacquot et mamie Margot étaient des grands-parents de conte de fée, ceci explique celà. Je n'ai jamais entendu ma grand-mère dire du mal de qui que ce soit. Pour marquer sa désapprobation, elle se contentait de sourire (jamais je n'ai plus vu un sourire à ce point dessiné de tendresse. Il faisait pétiller ses beaux yeux gris), de pencher la tête sur le côté et de hausser les épaules en faisant :"hof, c'est pas bien la peine d'en parler". Elle était très très grosse, et, comme beaucoup de personnes âgées de cette époque, elle mettait à son poignet une toute petite montre en or qui lui faisait de petits boudins de chair autour du bracelet. Elle avait des reflets bleus dans ses courts cheveux bouclés, s'habillait avec des blouses à fleur qu'elle achetait sur le marché, et me donnait presque toujours une pièce de 5 francs lorsque je venais la voir (elle avait également un fascinant petit porte-monnaie en vieux cuir noir tout frippé, minuscule, qui fermait avec deux crochets comme 2 petits doigts croisés. ça fait beaucoup de petit, mais chez mamie, TOUT était petit, sauf le corps et le coeur). Issue de la campagne, elle cuisinait comme pas deux une multitude de plats à chaque repas, et rapportait tous les Dimanches un gros gâteau aux prâlines de son village natal. Parfois, nous étions partis en balade ce jour là; alors, papy Jacquot et mamie Margot nous attendaient patiemment sur le parking. Dans ces cas là, ils n'enlevaient pas leur ceinture de sécurité.
Papy Jacquot avait le gag dans le sang. Il était champion des figures à l'élastique, il essayait d'en inventer chaque jour une nouvelle et les ratait presque invariablement. C'était très ludique de le regarder se claquer les doigts en disant "bon dieu bon dieu je n'arrive pas à faire la tour Eiffel". Il aurait du essayer des figures plus simples, mais il aimait les défis. Lorsqu'il s'ennuyait, il faisait des blagues pour passer le temps, ou pour nous faire rire. Il téléphonait à des inconnus et leurs disait: "bonjour, pourriez-vous me passer François?", et lorsque les gens demandaient qui était François, il répondait "c'est celui qui se torche avec les doigts" et raccrochait en gloussant. A chaque visite, il nous faisait le coup de l'assiette et du bouchon brûlé. Vous prenez une assiette, vous mettez de l'eau dedans, vous frottez un bouchon brûlé dessous, et après, vous la donnez à une personne, vous vous mettez en face avec une assiette toute bête et vous lui demandez de mimer tous vos gestes. C'est super. Avec un peu de dextérité, vous réussissez à faire ressembler la personne à un mousquetaire. Pour aller payer ses impôts, il gardait une vieille paire d'espadrilles effilochées et un pantalon un peu rapiécé, exprès. ça faisait honte à mamie, mais lui, ça le faisait bien rigoler. Et nous avec. De tout temps, il portait une casquette de joueur de pétanque (à la belotte et aux boules, c'était un tueur. Personne n'a jamais réussi des carreaux comme les siens). Papy Jacquot était aussi le champion des réparations branquignolesques. Lorsqu'il a rejoint Mamie Margot là-haut (elle était partie devant pour préparer le terrain, papy Jacquot n'aimait pas tellement l'inconnu), nous nous sommes partagé les quelques petits meubles qui venaient de leur longue vie commune. Il n'y avait pas un meuble qui ne portât les traces de son passage effrayant dans le monde du bricolage. Une petite commode rafistolée avec des clous, une console dont les rayures étaient masquées par de la peinture à l'huile; j'ai hérité pour ma part d'une sellette dont la tablette tenait avec trois vieux morceaux de sparadrap. Et de plein de chouettes souvenirs. Il était vraiment du genre à faire tenir un rideau avec 3 agrafes et 2 jets de laque, la Cadonett', celle qu'utilisait mamie Margot pour faire tenir bien serrées ses bouclettes bleues.
Pourquoi je raconte ça? Parce que ma mère me dit que je ressemble à mon grand-père. Et je viens de comprendre pourquoi. J'ai voulu épousseter un store avec un plumeau tout léger, et il vient de me tomber sur le crâne.
Il tenait avec 2 punaises.
samedi 20 janvier
Indiana Bille et l'atelier maudit
Mon ami John est Colombien. Si, c'est vrai, car tous les Colombiens ne se prénomment pas nécessairement Diego, Luis ou Lopez, j'ai d'ailleurs même connu un Hawaïen qui s'appelait Knüt c'est vous dire où l'étrange va parfois se nicher. John n'est pas seulement Colombien, il est aussi sculpteur. Et lorsque John va se ressourcer dans sa jungle, il me confie les clefs de son atelier-galerie, c'est dire à quel point le garçon est Colombien. Donc, pendant que John tue des serpents, copine avec le cartel de Medellin et se lève à des heures indécentes, j'explore son atelier et je tente de vendre ses oeuvres. Ce qui revient à peu près au même.
Je m'étais promis d'ouvrir à 10.00, heure locale (ça fait 3.00 en Colombie, ce qui me laisse une marge de manoeuvre viable), c'est effectivement ce que j'ai fait. En fait, je n'ai fait qu'ouvrir la porte. Techniquement, l'heure d'ouverture d'un commerce correspond peu ou prou à l'heure à laquelle on est capable de vendre ce qu'il y a à l'intérieur; et pour ce faire, il faudrait venir chez John à 7.00, muni d'une boussole, d'une pioche, d'une trousse de secours et éventuellement d'un plan du site, être capable de confectionner un pont de singe avec un trombone et un réchaud, et abandonner tout repère susceptible de guider le citoyen lambda. Ce dont je suis incapable, sauf en ce qui concerne la troisième suggestion.
Je suis une inconditionnelle des scénarios catastrophes, j'adore la théorie du chaos. Quand j'ouvre la porte de l'atelier de John, j'imagine toujours que je vais me prendre les pieds dans un chiffon qui traîne (un burin, une tonne d'argile rouge, un coffre Mérovingien), je vais me raccrocher à une étagère truffée de céramiques précieuses, l'étagère va me rester dans les mains et je vais entraîner dans ma chute l'intégrale des oeuvres. C'est déjà arrivé. J'entre donc sur la pointe des pieds avec la vigilance d'Harrison Ford lorsqu'il pénètre dans une grotte Maya, après m'être fendue de la salutation au soleil, aspergée d'eau bénite et avoir téléphoné au maharishi maresh afin qu'il envoie sur moi une pluie de bonzes au safran. Les voisins apprécient, je n'ai aucune raison valable de les en priver.
La galerie de John est basse de plafond. Très basse. On n'en voit la fin qu'au terme d'une aventure effrayante. Les poutres, inégalement réparties, dissimulent des toiles d'araignées si épaisses qu'on a l'impression de s'envelopper le visage dans la robe d'un cardinal en les traversant (la grosse main poilue posée au milieu n'est pas une sculpture. La preuve, elle vous attaque férocement.). Après 3 poutres, vous ressemblez à un apiculteur en mission-suicide, et vous avez un front plat de calendrier Aztèque parce qu'il vous a fallu choisir entre le choc frontal et la mygale importée, qui n'attendait que vous pour satisfaire ses instincts sanguinaires. La sensation de vivre une aventure extraordinaire atteint son apogée lorsque, confronté au tableau électrique (n'hésitez pas à balayer d'un revers de la main le ptérodactyle qui s'est assoupi sur votre épaule, il est mort depuis le crétacée), vous allez longuement hésiter à relever tel ou tel plomb. Si vous générez une panne de quartier, vous le saurez très vite (le voisin du dessus survit grâce à un groupe électrogène qui alimente son poumon d'acier). Par contre, ne culpabilisez pas si vous découvrez que Sidney à été plongée dans l'obscurité au moment où vous manipuliez ce tableau, vous n'y êtes pour rien. Mais ils vont essayer de vous faire porter le chapeau, attention.
Bref, tout ça sent l'étrange et le koh lanta.com. Et lorsqu'à 15.00, heure locale (10.00 en Colombie, la boucle est bouclée), je suis parvenue à vendre une sculpture à 772 000 pétro-dollars ( je vous laisse faire la conversion vous même, je viens de vivre les heures les plus noires de mon existence, et vous êtes empathiques, ce dont je vous remercie), j'ai vraiment eu envie de faire un triple axel arrière en criant "woua ho!", mais je me suis abstenue. A cause des poutres.
N'attendez aucun billet demain (d'autant que pour vous, par un paradoxe temporel délicieux, c'est maintenant), j'ouvre à 10.00, heure locale. Et après je vais au ciné.
Voir Apocalypto. 
Le montage pourri ci-contre est dédié à Princesse Zelda. On n'aime jamais trop ces amis.



