Vous comprenez, je n'était pas à Paris QUE pour faire le gugusse et avoir envie, j'étais invitée à une soirée professionnelle, pour rencontrer tout plein de gens que je n'avais jamais vus et qui, du coup, ne m'avais jamais rencontrée non plus.

Ce qui fait que vous vous baladez d'un bout à l'autre de la pièce avec un gros badge en plastique qui indique vos noms, prénoms et qualités (la bonté, par exemple), les doigts fermement cramponnés à votre verre, vu que vous allez le garder un bon moment.

the_partyAvant de plonger dans un état d'ébriété soudain.

Mais pour l'heure, vous avez fermement l'intention de vous en tenir à la consommation unique. Si vous êtes myope, pensez bien à oublier vos lunettes. Vous passerez ainsi de nombreux instants le nez à 2 cm d'une multitude de cravates chatoyantes, afin de lire les badges, c'est une expérience sensorielle inédite. Je vous la recommande.

J'aime bien les pince-fesses, surtout les pince-fesses un peu surannés, bon enfant, ceux auxquels vous avez des chances d'être invitée dans une ville comme Limoges ou Partenay. Sauf que celui-ci se passe à Paris. Ces pince-fesses là sont toujours bourrés de surprises assez rigolotes, des attractions charmantes auxquelles vous vous attendez vaguement, sans réellement croire que ça va arriver pour de vrai.

Et bien si. Ça arrive pour de vrai. Dans ces soirées là, un magicien qui ressemble à Harvey Keitel interrompt à tout bout de champs votre conversation pour vous faire un tour de cartes, vous dérober votre chaussette droite (celle qui a un début de trou au bout du gros orteil), ou vous subtiliser votre coupe de champagne, sous les murmures ébahis de la proche périphérie. C'est une des attractions du soir, il y en aura d'autres.

Et chaque fois que vous engagez une conversation professionnelle harveyavec un gros monsieur qui a l'air important, et sans doute déterminant pour la suite de votre carrière, Harvey Keitel apparaît entre lui et vous, et hop, votre portefeuille se transforme en pigeon, et votre coupe de champagne disparaît. Du coup, pour vous donner une contenance, vous faites un dixième passage au bar, où vous veillez bien à ne pas choisir le même serveur (d'autant qu'avec votre portefeuille qui roucoule, vous n'avez pas l'air bien maligne).

Tout à coup, un cercle se forme au milieu de la salle. Une violoniste apparaît, et se met à jouer de vieux airs slaves en souriant, et elle secoue la tête en faisant "hey! hey!", et elle tape du pied en cadence. C'est la seconde attraction. Son regard tourne autour de l'auditoire, ça commence à sentir le roussi. Vous reculez de 3 pas, toujours pilotée par votre coupe de champagne qui fait office de boussole, vous vous demandez bien comment il se fait qu'Harvey Keitel ne soit pas encore apparu, vu qu'elle est vide. Méfiance. Mais vous aurez beau faire marche-arrière jusqu'à Marne-la-vallée, la violoniste slave vous retrouvera toujours, elle veut vous faire chanter "le violon sur le toit" (probablement parce qu'elle sait que vous êtes une fan d'Yvan Rebroff. Je tiens à préciser, à ce sujet, que les raisons de violon_sur_le_toitmon amour pour Yvan Rebroff prennent racine dans ma lointaine enfance, je n'en dirai pas plus, il est inutile d'insister). Et tous ces gens que vous ne connaissez pas vont frapper leurs mains et crier "allez! allez! hey! hey! melle Bille! hey! hey!" (parce qu'ils n'ont pas oublié leurs lunettes, eux; et qu'ils ont parfaitement mémorisé vos noms, prénoms, et qualités. La poisse, par exemple). Sous la pression, vous esquissez un très timide "diguidiguidi", en fermant les yeux et en espérant que cette frénésie vocale va gagner le reste de la foule. Bernique. Vous êtes seule, c'est un moment horrible. N'oubliez pas que c'est la première fois que vous rencontrez tous ces gens, et qu'ils vont avoir cet unique souvenir gravé dans leurs mémoires. Le jour où vous allez téléphoner à un rédacteur-en-chef pour lui proposer un article, il vous imaginera avec une toque en fourrure, un verre de champagne à la main, en train de brailler "diguediguedi" à la cantonnade. Les souvenirs sont toujours déformés par le temps, et par une espèce d'abstraction de la réalité. En clair, il vous prendra pour Topol.

Ça fait bien cossu comme carte de visite.

Le clou de la soirée arrive lorsque vous vous rendez compte que deux caricaturistes ont passé tout leur temps à crayonner les portraits des invités. De profil. C'est la troisième attraction. Ils les ont accrochés au dessus du bar (quatrième attraction). Vous vous cherchez un petit moment, intriguée, jusqu'à ce que vous découvriez avec frayeur que c'est vous, l'espèce d'ornithorynque à poils blonds, tout en bas à gauche. Vos noms, prenoms et qualités (le dépit, par exemple) sont inscrits au feutre gras sur le dessin. Ca facilitera la tâche du rédacteur-en-chef lorque vous allez lui téléphoner; il se souviendra de Topol, mais en blond.tencommandments

Vous n'avez plus que l'alternative de vous en remettre au ciel. Quoi qu'il arrive, c'est votre destin, vous n'échapperez jamais à Harvey Keitel.

Ni à la violoniste Slave.

Et le bon dieu mettra toujours sur votre route des caricaturistes.

Merci, mon dieu (youkaïdi, par exemple)